Les objets connectés sont-ils efficaces pour changer nos comportements ?

Beaucoup d’objets connectés sont vendus avec la promesse de nous aider à adopter des comportements vertueux. Mais sont-ils efficaces pour cela ? Alors qu’on nous vend une meilleure santé, un meilleur sommeil, des kilos en moins, ou encore une conduite plus sûre ou plus économe, il apparaît naturel de se poser la question.

Vous avez dit “objet connecté” ?

Pour pouvoir répondre à cette question, il faut considérer 3 composantes dans les objets connectés et dans leurs usages :

  1. L’objet dans son aspect matériel
  2. La part logicielle de l’objet, ou le programme logiciel qui accompagne l’objet connecté
  3. L’accompagnement ou l’encadrement humain qui accompagne l’usage de l’objet

Les deux premiers points sont indissociables. Un objet connecté est effectivement toujours plus qu’un simple objet matériel : c’est forcément un objet matériel + un programme logiciel qui lui est associé. Un objet connecté seul n’a aucun usage possible. Au strict sens d’objet, un objet seul n’est finalement qu’un capteur, ou qu’un ensemble de modules technologiques tels que des capteurs, des puces électroniques, etc. Et tout ceci ne fonctionne qu’avec des programmes informatiques qui leur donnent du sens et créent une interface homme-objet. Ainsi, un même ensemble de modules pourrait fonctionner très différemment selon qu’on l’associe à tel ou tel programme.

Voilà pourquoi, ce qu’il faut étudier ce n’est pas tant les objets connectés en tant qu’éléments matériels, que les objets avec les programmes qui les utilisent (leur part logicielle). Et voilà pourquoi aussi, derrière l’expression “objet connecté”, il faut en fait toujours entendre “objet+logiciel”. La précision est lourde de conséquences comme on va le voir ci-après.

Le troisième élément (l’accompagnement humain) est moins indissociable : il est parfois présent, parfois absent. Mais on verra, là encore, que cela peut avoir une grande influence sur l’efficacité de l’objet (matériel+logiciel).

Différents types de changements escomptés

Dans un autre registre, il est fort possible que la réponse à la question de l’efficacité mérite d’être différenciée selon le type de changement escompté. L’efficacité des objets connecté n’est sans doute pas la même selon que l’on veut arrêter de fumer, maigrir, manger plus sainement, augmenter son activité physique régulière, mieux dormir, améliorer ses performances sportives, conduire de manière plus sûre, réduire sa consommation de carburant au volant, ou encore réduire la consommation énergétique de son domicile.

Je ne dispose pas de chiffres systématiques pour chacun de ces objectifs. Mais on pourra constater dans les études citées ci-dessous des tendances pour tel ou tel type de changement.

Ces précisions étant faites, voyons ce que disent les études

1. L’étude qui conduit à penser que les objets connectés sont efficaces

L’étude My Santé Mobile a été lancée en mai 2013 par la société IDS Santé avec le soutien de plusieurs partenaires dont Withings, Hapilabs et Fitbit. L’étude avait pour objectif d’étudier les effets d’un coach électronique sur la santé. Pendant 7 mois, 1.000 volontaires de Bordeaux, Lille, Lyon et Montpellier ont utilisé un capteur d’activité pour mesurer le nombre de pas effectué chaque jour.

Selon le site 20 minutes, qui a parrainé l’étude, “une chose est sûre : les personnes ayant utilisé leur coach régulièrement ont plus marché que les autres. Au total, les utilisateurs ont marché 2.000 pas de plus par jour et les personnes en surpoids ont perdu 4 kg.”

Dans le même article, 20 minutes a invité le Dr Nicolas Postel-Vinay, médecin à l’Hôpital Européen Georges Pompidou et fondateur du site automesure.com, a commenter cette étude. Selon lui, “les bénéfices d’un usage régulier des podomètres sont scientifiquement connus depuis 1998. C’est positif, mais on ne connaît pas leur effet à long terme. Les marcheurs l’utilisant entre 21 et 30 jours par mois ont effectué 7.962 pas par jour, contre 6.134 pas par jour pour ceux qui l’ont utilisé moins de 5 jours par mois.”

20 minutes souligne ensuite que “les volontaires ayant partagé leurs données ont aussi plus marché que les autres. Dès le départ, on constate un écart qui s’agrandit au fil du temps. A la fin de l’étude, la différence est de 2.500 pas par jour entre ceux qui partagent et les autres.” Le médecin commente : “Ils étaient volontaires donc c’est encourageant, mais ça ne veut pas dire que cet effet positif est applicable pour tout le monde”. 

Concernant le poids, 20 minutes indique : “Au final, 54% des personnes en surpoids ou obèses ont vu leur IMC baisser. En moyenne, elles ont perdu 4 kilos contre 2.2 kg pour les participants de corpulence normale. » Selon le médecin : « C’est une bonne chose qu’ils prennent conscience de leur poids et de leurs problèmes d’obésité, c’est un comportement salutaire mais la perte de poids ne peut pas se résumer à l’influence d’un capteur. Cette perte de poids va dans le bon sens, mais il manque des informations sur leur âge et leur poids de départ. »

Enfin, 20 minutes précise : « Pour 55% de ces utilisateurs en surpoids, l’usage de coach électronique a aussi permis de contribuer à une réduction du tour de taille. Elle était de 10 cm ou plus dans 30% des cas, de 6 à 9 cm pour 22% et de 3 à 5 cm pour 35%.”

Dans un autre article de 20 minutes, Alexis Normand, responsable développement santé de Withings souligne que selon lui “les objets connectés facilitent la prise de conscience, ce qui incite à changer son comportement. En utilisant des smartphones ou des tablettes comme passerelles de transmission, les objets connectés permettent de construire sans effort un historique d’auto-mesures, facilement accessible sur son tableau de bord personnel. Cette mesure simplifiée, sous forme de graphiques enrichis, est la condition d’une prise de conscience de son état de santé. Elle incite les utilisateurs à modifier leur comportement dans la durée. C’est ainsi qu’ils peuvent progresser, en gérant mieux leur poids, en surveillant leur tension, en étant plus actif.” Il précise encore : “les personnes en surpoids qui se pèsent tous les jours perdent deux fois plus de poids sur un an que celles qui se pèsent une fois par semaine.”

Il rappelle enfin ce qu’indiquait le Dr Nicolas Postel-Vinay sur l’impact des podomètres sur la marche : “Des études scientifiques de premier plan montrent que les personnes qui se suivent avec un podomètre, par exemple le Withings Pulse, notre tracker d’activité, font en moyenne 2000 pas de plus par jour, et que cela réduit leur tension artérielle.”

2. L’étude qui conclue que l’efficacité (ou l’inefficacité) tient aux programmes associés plutôt qu’aux objets en tant que tels.

Début 2015, trois chercheurs de l’Université de Pennsylvanie, Mitesh S. Patel, David A. Asch et Kevin G. Volpp, ont interrogé 6.223 utilisateurs de bracelets connectés et de capteurs d’activité pour analyser l’impact de ces objets sur leur utilisateurs. L’étude n’est pas accessible gratuitement en ligne, donc je me fierai aux articles qui la rapportent (ici, ici, , ou  !!).

D’après ces chercheurs, les preuves de l’efficacité des objets utilisés seuls se font rares : « En enregistrant et en rapportant des données sur des comportements tels que l’activité physique ou le sommeil, ces appareils pourraient éduquer et motiver les individus pour qu’ils adoptent de meilleures habitudes en terme d’activité physique et améliorent leur santé. Le fossé entre cet enregistrement de l’information et le changement des comportements est toutefois important. Et alors que ces appareils sont de plus en plus populaires auprès du grand public, il y a très peu de preuves montrant qu’ils comblent ce fossé ».

Les bénéfices constatés ne seraient donc pas au niveau des promesses annoncées. Selon les trois chercheurs, l’efficacité tiendrait plutôt dans l’usage de mécanismes de motivation adéquats plutôt que dans les objets eux-mêmes. Ils citent notamment 3 mécanismes :

  • appliquer des concepts de l’économie comportementale  (behavioral economics) tels que les loteries ou le fait de dire aux utilisateurs ce qu’ils auraient gagné s’ils avaient atteint leur but
  • présenter des rétroactions fréquentes (feedback)
  • utiliser un déclencheur qui capte l’attention de l’individu dans les moments où il est le plus susceptible de prendre des mesures.

Finalement, indiquent les auteurs, « bien que les appareils à porter (wearable devices) aient le potentiel pour faciliter un changement de comportement dans le domaine de la santé, ce changement ne peut être entraîné par ces dispositifs seuls. En fin de compte, ce sont bien les stratégies de motivation, à travers une subtile combinaison d’encouragement individuel, de concurrence sociale, de collaboration et de rétroaction, qui impactent le comportement. »

On retrouve ici les mêmes facteurs que ceux que j’avais identifiés comme nécessaires pour motiver les utilisateurs à utiliser les objets ou à partager les données.

A ce sujet, les auteurs de l’étude identifient 4 challenges à surmonter pour qu’un service reposant sur l’usage d’objets connectés soit efficace :

  1. Le futur utilisateur doit être motivé à acheter l’objet et en capacité de le faire (Voir mon article : Motiver à l’achat). Selon les chercheurs, le paradoxe de ce facteur quant à l’efficacité, c’est que les objets connectés plaisent souvent à ceux qui en ont le moins besoin : les acheteurs sont en majorité jeunes, de catégories socio-professionnelles supérieures et pionniers des nouvelles technologies.
  2. Une fois le dispositif acquis, l’utilisateur doit se rappeler de le porter et de le recharger. (Voir mon article : Motiver à l’usage). Selon les chercheurs, l’autonomie constitue l’un des domaines où les capteurs d’activité peuvent encore le plus progresser.
  3. Le dispositif doit ensuite se révéler capable de mesurer avec précision le comportement ciblé (Voir mon article : Motiver à l’usage).
  4. L’information doit enfin être présentée à l’utilisateur (en utilisant une boucle de rétroaction) d’une manière qui peut être comprise, qui motive l’action et qui soutient la motivation dans le sens de l’amélioration de la santé (Voir mon article : Motiver à l’usage).

Manifestement, la plupart des objets connectés sont encore largement perfectibles en la matière. L’étude a en effet constaté que plus de la moitié des utilisateurs ont cessé d’utiliser leur objet “assez rapidement”. C’est plutôt flou comme indication mais l’étude précise que parmi ceux qui ont abandonné, les deux tiers l’ont fait dans les 6 mois qui ont suivi leur achat.

Les auteurs concluent que les fabricants d’objets connectés et éditeurs de services associés n’intègrent pas assez dans la conception de leurs objets les principes théoriques éprouvés sur lesquels repose le comportement de la santé.

3. L’étude qui considère qu’ils sont efficaces en complément d’un accompagnement humain

L’observatoire Blue@picil a été créé par le groupe de protection sociale APICIL et par Bluelinéa, opérateur d’objets connectés pour l’assistance des personnes dépendantes. Début 2015, ils ont publié les résultats d’une étude qui a duré 6 mois, de mai à novembre 2014, et dont “l’objectif était d’analyser la qualité de vie des participants et de mesurer l’influence de l’utilisation d’objets « santé » connectés assortis d’un accompagnement humain de type coaching afin d’étudier l’évolution des comportements personnels au regard de la santé”. Les participants ont été répartis selon 3 protocoles :

  • Le protocole Jour : Améliorer sa condition physique au quotidien et éventuellement perdre du poids. Dispositifs : un traqueur d’activité et une balance connectée.
  • Le Protocole Nuit : Améliorer la qualité de son sommeil en relation avec la qualité de l’air ambiant. Dispositifs : un traqueur d’activité et une balance connectée analysant le taux de CO2
  • Le Protocole Stress : Atténuer le niveau de stress et de fatigue en mesurant sa tension artérielle. Dispositifs : un traqueur d’activité et un tensiomètre.

Les résultats sont les suivants (citations du communiqué de presse de l’étude) :

Protocole Jour : “On a assisté à une prise de conscience de la nécessité et du bienfait de l’activité physique. Associée à l’objectivité du traqueur, cette prise de conscience a poussé chacun a en faire un peu plus chaque jour. Ainsi, on observe qu’en moyenne les participants marchent mille pas de plus par jour à la fin de l’étude avec 4118 pas moyens (…). 17 personnes se sont mises au sport ou à la marche. Les retraités ont moins changé leurs habitudes de vie que les actifs. Et 30% des bénéficiaires du protocole jour ont perdu entre 2kg et 6 kg durant l’observatoire. Enfin, tous s’accordent sur une amélioration de leur santé physique ressentie et sur la prise de conscience de la nécessité et du bienfait du sport.”

Protocole Nuit : “Tous les participants ont profité de cet observatoire pour reconsidérer leur fatigue. (…) Bien que les nuits ne soient pas plus longues en fin d’étude qu’au début, les questionnaires de fin d’étude font ressortir une meilleure connaissance de soi et de ses besoins et il en découle naturellement un ressenti plus positif de la fatigue qui semble donc moins subie au quotidien”.

Protocole Stress : “La majorité des participants avoue avoir choisi ce protocole par intérêt professionnel tandis que les autres reconnaissent un besoin d’être accompagnés dans un moment de vie intense. (…) Durant l’étude, une personne souffrant déjà d’hypertension artérielle traitée médicalement a vu les valeurs de sa tension diminuer alors qu’elle avait déjà expérimenté auparavant l’automesure à domicile. (…) Suite aux entretiens et aux différentes mesures, le niveau de stress mesuré en début d’étude a diminué sensiblement en fin d’étude. Ainsi au début de l’observatoire, 62,5% estimaient que la vie était une menace perpétuelle pour eux (c’est à dire qu’ils subissaient les situations sans recours possible) alors qu’ils ne sont plus que 37,5 % dans ce cas 6 mois plus tard. Cela prouve bien dans ce protocole, l’importance de l’accompagnement psychothérapeutique et de l’écoute attentive et bienveillante.”

Selon les organisateurs, “le point fort de l’observatoire Blue@picil a été de démontrer la pertinence du télésuivi psycho-social associé à l’utilisation des objets connectés. L’observatoire Blue@picil, a permis non seulement de détecter les risques mais également de les réduire sur plusieurs personnes. Poids, tension, stress, fatigue… sont autant d’éléments qui ont pu être mesurés, identifiés et surtout modifiés par le biais de l’utilisation des objets connectés et du suivi attentif de la coach.”

4. Conclusion

Pour conclure, je vais reprendre les différentes composantes des objets connectés indiquées en début de cet article :

L’objet dans son aspect matériel : Il ne peut pas être à lui seul le garant de l’efficacité de son usage. Par contre, les défauts matériels de l’objet peuvent nuire fortement à cette efficacité, comme le rappellent les chercheurs de l’Université de Pennsylvanie. C’est le cas par exemple si la mesure n’est pas précise, si l’autonomie est trop faible, si l’ergonomie est mauvaise et rend l’usage trop complexe ou encore si l’objet est fragile et pas assez résistant. Lorsque les objets n’ont pas ces défauts, on peut constater des différences entre leurs utilisateurs et les autres, comme semble le montrer l’étude MySantéMobile, sans que l’on sache à quoi attribuer cette efficacité dans l’objet.

L’objet dans son aspect logiciel : C’est sur cet aspect que repose une grande partie des facteurs d’efficacité des objets connectés. La difficulté repose sur l’alchimie de la conception de ces programmes face à la diversité des utilisateurs et des situations d’usage. Il faut ici mettre en oeuvre les bons mécanismes de motivation des utilisateurs, comme le rappellent là encore les chercheurs de l’Université de Pennsylvanie. Ce défi doit être relevé aussi bien par les fabricants que par les éditeurs de services qui utilisent ces objets.

Enfin, l’accompagnement ou l’encadrement humain de l’usage des objets connectés : C’est le troisième élément clé de l’efficacité de l’usage des objets connectés. Lorsqu’il est bien conçu et bien conduit, cet accompagnement semble un gage d’efficacité, comme semble le montrer l’étude d’APICIL et Bluelinéa. Il ne faut toutefois pas en conclure que c’est un élément nécessaire sans lequel il n’y a pas d’efficacité. Les deux points précédents tendent à montrer que dans certaines situations et pour certains utilisateurs, des objets bien conçus avec des programmes bien conçus peuvent être efficaces à eux seuls. Mais l’accompagnement bien conçu et bien conduit semble augmenter les chances de réussite.

Il faut aussi, dans tous les cas, distinguer les contextes d’usage : médical ou de bien-être personnel, mené seul ou de manière collective, pour arrêter de fumer ou pour maigrir, etc. Cet article du site 20 minutes illustre bien ce propos : il montre que les applications pour arrêter de fumer ne sont pas toutes aussi efficaces les unes que les autres (conception du programme), qu’elles sont plus efficaces avec un accompagnement (troisième facteur) et que leur efficacité varie aussi suivant les utilisateurs (contexte de la cible). Bref, l’efficacité des objets connectés est un vrai challenge, aussi bien technologique, que psychologique, pédagogique et marketing !

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