1. Déambulation sur les traces de Michel Gondry, qui a plus d’un tour dans son sac…

L’un des premiers motifs par lequel le numérique enrichit considérablement notre expérience des lieux, c’est par sa capacité à nous montrer ou à nous faire entendre ce qui s’est passé à telle ou telle occasion, à tel ou tel endroit. Évidemment, les guides touristiques fourmillent d’informations sur les lieux auxquels ils sont consacrés. Certains sont également riches en photos et en plans. Mais aucun ne propose de vidéos, de films, d’extraits sonores ou de chansons associés aux lieux à visiter. Et pour cause : ces derniers voyagent mal sur papier ! Heureusement, le digital est là pour y remédier !

Avant de passer en revue des applications qui ont eu la bonne idée d’explorer cette voie, je voudrais vous parler des tourbillons de Michel Gondry. Non pas d’éventuels tourbillons que l’on pourrait voir dans certains de ses films, mais plutôt de cette manière qu’il a dans certains clips de tourner en rond. Non pas qu’il n’avance pas dans son travail, ni qu’il ne se renouvelle pas. Bien au contraire, il produit beaucoup et fourmille d’ingéniosité. Non, ce qui m’intéresse, ce sont ses mouvements circulaires de caméra, tantôt tournant sur elle même et filmant ce qui se passe autour, tantôt tournant autour d’un centre, qu’elle filme

L’un de mes clips préférés, non seulement de lui, mais de manière générale, c’est celui de la chanson Come into my world, de Kylie Minogue. Je vous en avais déjà parlé dans ce billet, mais je ne m’en lasse pas. Donc, avant toute chose, le voici :

 

L’un des aspects fascinants de ce clip, c’est évidemment tout ce qui se passe autour de la chanteuse, au cours de ces boucles spatiales qui sont aussi des boucles temporelles (sans parler des boucles musicales de la chanson). Tous ces événements donnent une importance considérable au décor dans ce clip. Or, curieusement, il y a une question que je ne m’étais jamais posée à propos de ce clip, jusqu’à ce que, très récemment, elle surgisse au gré d’une réflexion sur laquelle je reviendrai. Cette question, c’est : « Mais, où donc a été tourné ce clip ? »

Évidemment, dès que cette question est apparue, j’ai immédiatement voulu connaître la réponse. Encore une fois, notre ami Google a fait des merveilles, puisque je n’ai pas tardé à apprendre qu’il s’agit de l’intersection de la Rue du Point du Jour et de la Rue de Solférino, à Boulogne-Billancourt. On trouve cette info à plusieurs endroits sur le web, notamment sur cette page Wikipedia dédiée au clip ! A un moment, je ne sais plus quand exactement, je me suis même demandé si une plaque de rue sur un immeuble n’était pas visible dans le clip. Et bien, il faut être attentif, mais on en trouve une effectivement !

Mon réflexe suivant a été de me dire : « Ok, mais c’est où cette intersection à Boulogne-Billancourt ? » Et là, hop ! Re-Google, Maps cette fois-ci, pour trouver ça. Ca y est, j’y étais, je pouvais voir la configuration des lieux. “Mais j’habite tout près ! Je pourrai aller y faire un tour en pèlerinage !” Et puis, soudain, une autre sollicitation à laquelle je n’avais pas pensé : si je clique sur Street View, je vais pouvoir voir à quoi ça ressemble aujourd’hui, sans même avoir besoin d’y aller (Pas de panique, j’irai quand même bientôt ! c’est un pèlerinage je vous dis. Et ça, le virtuel ne remplace pas — d’ailleurs, ça mériterait qu’on y réfléchisse…).

Alors je clique : Quoi ? C’est là ? C’est sûr ? Mais on reconnaît plus rien ? Ils ont dû se tromper sur Wikipedia ? … Ah, non, pardon. Alors sur Google ?… Ah, non plus. Alors les choses ont bien changé ! C’était quand, déjà, le tournage du clip ? Retour sur Wikipedia pour m’excuser au passage : 8 septembre 2002 ! Merci pour la précision, je n’en attendais pas moins ! Et bien dites-donc, les choses ont bigrement changé en aussi peu de temps (et c’est pas que l’effet du décor du clip) ! Alors, pour vérifier encore, j’ausculte Street View.

 

Et là, tout d’un coup, entre deux détails comparés et religieusement reconnus, la révélation : Mais ça tourne ! … Oui, sur Google Street View, quand on ausculte une image : ça tourne ! C’est une photo sphérique, avec un point de vue central. Bon, c’était pas ça la révélation. La révélation, c’était que j’étais en train de faire tourner sur Google Street View la vue actuelle de l’intersection de la Rue du Point du Jour et de la Rue de Solférino, à Boulogne-Billancourt, là même où Michel Gondry a fait tourner sa caméra avec Kylie Minogue qui tourbillonnait autour !

Il est là mon tourbillon…

Vous allez me dire que je ne tourne pas rond ! Mais si ! C’est justement ça que je trouve beau : ce même mouvement que l’on peut répéter, au même endroit, mais virtuellement aujourd’hui, un mouvement circulaire en plus… Cherchez pas, on n’en sort pas…

A partir de là, tous les scénarios sont possibles (et c’est pas Michel Gondry qui me le reprocherait…) : Et si on visualisait la scène Google Street View dans un casque de réalité virtuelle ? Ou plutôt, si on pouvait, avec un casque de réalité virtuelle, replonger dans la scène telle qu’elle était au moment du clip ? Et si on mettait une image de Kylie Minogue détourée dans l’image de Google Street View, façon hacking culturel de ce genre là (lien vers images pirates dans Street View) ? Ou si Google avait demandé à Kylie Minogue de venir là le jour où la Google car est passé pour qu’on la voit sur l’image ? Et si Michel Gondry avait tourné le clip en vidéo 360°, comme on en voit fleurir plein en ce moment, notamment avec Björk, pour qui Gondry a beaucoup tourné ? Et si on pouvait visualiser ce clip sur place, avec un casque de réalité virtuelle, en tournant pour suivre Kylie Minogue ? Non, ça c’est stupide : avec le casque sur les yeux, on verrait plus le décor actuel autour ! Alors en réalité augmentée, avec Kylie Minogue en surimpression sur la vue actuelle du lieu ?

Bon, bref, voilà où je voulais en venir : on a maintenant des technologies (les photos sphériques, la réalité augmentée, les casques de réalité virtuelle, la vidéo 360°…) qui nous permettent de jouer avec le réel, avec les lieux, avec le temps et la mémoire, avec ce qui se passe dans ces lieux, ce qui s’y est passé, nos souvenirs, notre réappropriation des lieux… un vrai bonheur pour qui veut bien s’y laisser aller…

Et c’est justement ça, l’invitation que vous propose la série d’articles que j’inaugure ici.

Et c’est aussi en réfléchissant à cela — la manière dont le numérique nous permet aujourd’hui de jouer avec les lieux — que je me suis posé la question de savoir où avait été filmé le clip de Gondry.

D’ailleurs, outre sur Wikipedia, j’ai aussi trouvé la réponse à cette question sur un site qui est justement fait pour cela : Filmap. La fiche du clip de Michel Gondry est là : http://filmap.tumblr.com/post/102362157659/kylie-minogue-come-into-my-world-michel-gondry

On peut y voir des photos de Street View et du clip. Dommage qu’on ne puisse pas regarder directement Street View et le clip depuis la page. D’ailleurs, il serait génial de pouvoir visualiser en même temps, sur la même page, le clip d’un côté et la vue Street View de l’autre, avec laquelle on essaierait de suivre le clip. Un peu à la manière dont on présente côte à côte une photo ancienne et une photo récente d’un même lieu.

Au-delà du clip de Gondry, je vous invite à consulter le reste du site Filmap, très riche en films répertoriés. Evidemment, c’est dans un usage mobile qu’un tel site serait le plus intéressant. Je consacrerai justement le prochain article de cette série à tous les sites et applications qui reposent plus où moins sur ce concept. Vous verrez qu’ils sont très nombreux.

Mais avant de clore cet article, j’ai encore 3 choses à vous dire :

1) Je vous invite évidemment à jouer comme moi avec le clip de Gondry, la vue de Street View, votre visite sur place et tout ce que vous pourrez imaginer autour avec les outils dont nous disposons désormais.

2) Quand je parlais de ses mouvements circulaires de caméras, au début de l’article, c’est parce que j’ai en tête un clip récent où il fait justement l’autre type de mouvement circulaire : il tourne le long d’un cercle et filme toujours vers le centre. Le voici :

 

Dans ce clip tout aussi génial, Gondry joue avec les plans et les points de vue d’une manière qui m’éclate toujours autant.

3) Enfin, j’aimerai bien faire le même exercice que celui du clip de Kylie Minogue avec cet autre clip de Michel Gondry, pour Neneh Cherry cette fois-ci. Un clip qui filme aussi des carrefours, mais plutôt comme des structures rectangulaires, qui filme aussi d’autres structures rectangulaires, et quelques horloges rondes, parce que les boucles de temps sont aussi le sujet du clip (de beaucoup de clips de Michel Gondry d’ailleurs !)

Voilà ! Amusez-vous bien en attendant le prochain texte de cette série !

>> Retour au sommaire de la série « Déambulations numériques »