Derrière l’écran : Petite exploration du pouvoir photographique… au temps du digital

Sous-la-plume

Je suis tombé sur cette photo voici quelques jours, dans une librairie de la Gare Montparnasse. Elle ornait la jaquette du livre de Marie de Gandt intitulé Sous la plume. Elle m’a interpellé car je suis certain de l’avoir déjà vue. Mais je ne suis pas sûr de savoir où. Il me semble qu’il s’agissait d’un article de Time Magazine, peut-être celui-ci, mais je n’en suis pas certain car la photo ne s’affiche pas sur la page web à l’heure où j’écris ces lignes. Quoi qu’il en soit, cette photo m’a immédiatement inspiré une série de commentaires que voici…

Double obturation

Dans cette photo, ce qui va être photographié est caché par l’appareil qui va le photographier, en l’occurrence un smartphone.

Le photographe photographié (celui qui tient le smartphone à bout de bras, sur la droite de l’image), a évidemment disposé son appareil de telle sorte que ce qu’il veut photographier apparaisse sur son écran. Ainsi, il peut prendre sa photo. Ce faisant, il utilise son smartphone comme appareil de visée. Et dans cette situation, généralement, l’image qui apparaît sur l’écran donne l’impression que l’appareil est transparent puisqu’on voit sur son écran ce qui se trouve derrière lui, alors que l’on sait que l’appareil en lui-même n’est pas transparent (j’ai déjà abordé cette question dans un précédent article).

Or, dans l’image que nous voyons, point d’image sur l’écran du smartphone ! Nous sommes privés de transparence ! Et on a plutôt affaire à une opacité, à un appareil photo qui fait écran au sens où il se superpose à ce qu’il veut photographier.

Difficile, en tant que spectateur extérieur que nous sommes, d’être catégorique sur la raison de cette situation. Mais il me semble qu’elle tient au fait que la photo que nous regardons a été prise juste au moment où le photographe que nous voyons prend lui aussi sa photo : en effet, si l’écran du smartphone est gris, c’est sans doute parce qu’il est en train d’afficher l’animation de l’obturateur qui se joue sur les applications de photo de smartphone pour simuler le fonctionnement d’un obturateur réel d’appareil photo.

Voici donc une photo (celle que nous voyons) d’un smartphone en train d’être utilisé en tant qu’appareil photo, mais sans que l’on puisse voir sur son écran ce qu’il a pris exactement. Et comme si cela ne suffisait pas, par l’effet du hasard ou d’une volonté délibérée du photographe qui a pris la photo que nous regardons (mais peu importe en réalité), il s’avère que l’appareil du photographe photographié, à savoir le smartphone, se trouve justement entre ce qu’il est censé photographier et nous : il se superpose exactement au visage de la personne photographiée. Nous voici donc face à une double obturation…

On peut donc se poser la question : que cherchait à photographier le photographe de cette photo ? Le personnage (doublement) photographié ? Mais son visage est masqué, comme on masque parfois ceux des mineurs ou de certaines personnes qui doivent rester anonymes dans les reportages de presse ! Ne s’agit-il donc pas plutôt d’une photo d’une photo, comme on en voit parfois quand il est difficile de prendre le personnage lui-même sans prendre la cohue de photographes qui gravite autour ? Ou quand on veut explicitement montrer qu’il est entouré d’une cohorte de photographes ?

Selon moi, très certainement les deux… Le personnage (doublement) photographié reste ici évidemment très reconnaissable (on n’a pas cherché à le rendre anonyme en le masquant…). Tellement, qu’on peut se permettre de cacher son visage et de réussir pour autant (voire “à cause de cela” en fait) particulièrement bien la photo ! Ici, la photo est donc particulièrement réussie parce qu’elle cache ce qu’une photo plus banale se serait contentée de montrer. Et ce qui est paradoxal et amusant, c’est que la seule personne que l’on reconnaisse sur cette photo est justement celle dont le visage est caché ! Pour sans doute près de 99% des gens qui regardent cette photo (dont moi), aucun des autres personnages de la photo n’est connu, tant bien même portent-ils force signes ostentatoires d’apparat : écharpe tricolore, uniforme militaire de cérémonie et autre accréditation officielle ! Non, le seul que l’on reconnaisse, c’est celui que l’on ne voit pas ! Il s’agit donc bien malgré tout d’une photo de Nicolas Sarkozy.

Mains tendues

Mais il s’agit aussi, évidemment, d’une photo d’une photo. Une photo qui n’aurait pas été possible avec les appareils sans écran où la visée se fait à l’oeilleton. Elle est en effet éminemment liée aux appareils à visée par écran, que l’on utilise en tendant le bras, comme le fait ici le photographe photographié. Or, jusqu’à récemment, ce que l’on voyait souvent dans les photos d’hommes politiques en campagne, c’était les micros tendus prêt de leur visage. Pour montrer les appareils photos, il fallait adopter un autre point de vue, voire un contre-champ qui délaisse le personnage pour les photographes.

Une scène similaire mais avec un point de vue très différent de celui de l'image de la jaquette de Sous la plume (source).

Une scène similaire mais avec un point de vue très différent de celui de l’image de la jaquette de Sous la plume (source).

Aujourd’hui, ce nouveau geste photographique est devenu la norme, comme en témoigne le comparatif fait par NBC entre les deux clichés ci-dessous :

Comparatif des scènes de foule à l'élection de deux papes consécutifs.

Comparatif des scènes de foule à l’élection de deux papes consécutifs.

Ce qui est étonnant dans la seconde de ces photos par rapport à celle dont je parle depuis le début, c’est qu’ici les smartphones et autres tablettes sont légion, qu’ils sont tous allumés, nous permettant ainsi de voir la scène photographiée ou filmée (c’est la transparence représentée), mais que la scène elle-même nous est cachée, hors champ de la photo, qui est donc ici surtout une photo de multiples photos…

La même chose se reproduit dans le cliché ci-dessous : heureusement qu’une affiche gigantesque nous montre le personnage qui fait l’objet de toutes les attentions car sinon on ne le reconnaîtrait pas sur la photo ! Mais finalement, par rapprochement, on le devine : « tu l’as vu ?” “je sais pas”, “c’est lui ?” “je sais pas, on zoomera dans la photo pour vérifier”…

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« Tu l’as vu ? » « Je sais pas ». « C’est lui ? » « Je sais pas, on zoomera dans la photo pour vérifier… » (source)

Et que de mains tendues !

Dans la photo de Nicolas Sarkozy aussi, il y a un beau ballet de mains tendues :

  • celle du président lui-même, au centre de l’image, face à nous, dans un geste éminent d’homme politique en campagne : tendre la main pour serrer celles des passants qu’il croise. Un geste de thaumaturgie démocratique. Et ici, c’est presque à qui regarde l’image, donc à nous, qu’il tend la main.
  • celle du militaire, sur la gauche, très proche de nous, qui nous écarte ou nous bouscule presque (mais sans violence dans ce cliché, presque avec indolence même), dans un geste éminent des services d’ordre censés protéger et faire barrière : il s’interpose. Un geste de protection donc, d’organisation de l’espace, de thaumaturgie spatiale.
  • celle du photographe photographié sur la droite, dans ce nouveau geste digital décrit ci-dessus. Un geste de thaumaturgie médiatique digitale. On n’assiste plus à la multiplication des pains mais des images.

Devant les devantures

Une dernière chose enfin m’interpelle dans cette photo : ce sont les enseignes de magasins : “Maison de la presse”, “Tabac”, “Multi Mag Boutique”, “Le cellier gourmand”… Si, comme je l’ai dit au début de cet article, cette photo a bien été publiée par le magazine Time, on imagine l’impact de tels signes sur les lecteurs anglosaxons : voilà qui sonne bien français, et bien province. Là, pas de doute, on est sur le terrain, dans la rue, pas derrière les ors de la République. Ces enseignes résonnent comme celles que l’on voit sur les photos de la série que Raymond Depardon a consacré à la France. Une série où il s’attarde beaucoup sur les boutiques et les enseignes, non pas tant anciennes que terriblement banales des villes et villages…

Une photo de Raymond Depardon dans sa série sur la France.

Une photo de Raymond Depardon dans sa série sur la France.

D’un côté, des enseignes, une scène de rue en province, un président qui marche de face, un smartphone brandi entre le président et nous, pour une photo à la Depardon sans Depardon, et de l’autre, comme par opposition, la photo ci-dessous, avec un autre président, qui marche de profil, Depardon qui le photographie, des micros brandis, un décor champêtre en réalité situé… en plein Paris, dans les jardins de l’Elysée ! Ah, cadrage, quand tu nous tiens…

François Hollande photographié par Raymond Depardon

François Hollande photographié par Raymond Depardon

 

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Une femme à tête d’iPad

Dans la continuité de mon précédent article, je ne peux pas m’empêcher de vous parler de la vidéo ci-dessous, qui m’a beaucoup intrigué :

 

Dans cette vidéo, la tête d’une femme est entourée par 4 tablettes qui diffusent chacune une vidéo de sa tête prise avec le même angle de vue que la position de la tablette par rapport à la tête. Le dispositif donne donc l’impression que l’on voit effectivement par transparence et en temps-réel la tête de la femme à travers la tablette. Or il n’en est rien, comme le montre le making of ci-après : les images diffusées sur les tablettes ont été filmées auparavant…

 

Ce dispositif reproduit le principe expliqué dans le précédent billet, où l’on voit sur un écran une image presque similaire à ce que l’on verrait réellement sans écran, mais avec une légère différence, juste assez évidente pour être perceptible et nous laisser nous ravir de l’effet de surprise, de mystère, d’intrigue, d’humour…

Ce dispositif et cette vidéo ont été imaginés par l’agence new-yorkaise Thinkmodo pour la sortie du magazine sur iPad CFG : Cosmo for guys. Le concept est simple : « Cette nouvelle application permettra aux hommes de comprendre ce qui se trame dans la tête des femmes ». D’accord, pigé… Personnellement, je trouve cependant que la force de ce dispositif dépasse de loin l’usage qui en est fait ici (sympa certes…) et se révèle surtout enthousiasmant si l’ont veut bien considérer qu’on ne sait jamais ce qu’il y a dans la tête d’autrui et qu’il y a là une belle manière de jouer avec cette idée…

Des écrans qui jouent à être transparents

Dans mon précédent article, j’ai essayé de catégoriser différents types de juxtapositions ou superpositions d’images dans une autre image. Le point de départ de cette réflexion était un exemple de la catégorie que j’ai appelée “Superposition d’une image d’écran à la réalité dans une image” (Voir mon board Pinterest associé). Cette catégorie pourrait elle-même être subdivisée en plusieurs sous-catégories, notamment si l’on veut bien prendre en considération 2 usages différents des écrans, et plus particulièrement des écrans d’appareils mobiles qui sont essentiellement ceux qui donnent lieu à ce genre de superposition :

  • usage des écrans comme appareils de visée (pour prise de photo ou réalité augmentée)

  • usage des écrans comme appareils de visionnage ou d’affichage (de film, de photos, de documents, de pages web…)

Et voici ce que je disais dans mon article sur la différence entre ces deux usages :

  • “dans le premier cas d’usage, la visée digitale crée une sensation de “transparence” du smartphone qui est selon moi quelque chose d’assez inédit dans l’histoire des appareils de visée dans la mesure où les précédents (lunettes, téléscopes, appareils photo, caméras…) exigeaient le plus souvent de coller l’oeil à l’oeilleton de visée, ce qui annulait l’impression de “transparence” de l’appareil. Ici, l’appareil est regardé à distance et s’efface comme une vitre devant l’image vue “à travers”. Je reviendrai dans un prochain article sur ce que m’inspire cette impression de transparence.

  • à l’inverse, lorsque le smartphone est utilisé comme appareil d’affichage, point de transparence possible ! Ici, clairement, l’image fait écran à la vue de la réalité. Et c’est justement sur cela que jouent les publicités SFR pour créer les effets de juxtaposition que j’ai soulignés au début de cet article. Or, ces effets ne sont possibles qu’au prix de la petite “tricherie” gestuelle que j’ai également évoquée. De ce fait, si on veut bien considérer qu’on a là un exemple de superposition d’image d’écran à la vue de la réalité (l’image affichée par le smartphone se superpose à la vue de la réalité qui se trouve derrière), il y a fort à parier que l’on trouvera peu d’exemples de ce type d’images en vertu du fait qu’elle est liée ici à une petite “tricherie” (mais je ne demande qu’à être démenti, hein ?).”

Ce qui m’intéresse ici, c’est la sensation de transparence. J’indiquais dans le premier paragraphe ce ce précédent article que j’en reparlerai : c’est justement ce que je suis en train de faire. Pour en dire quoi ? Ceci : la transparence, les appareils de visée l’utilisent comme condition de possibilité. Mais ils en sont prisonniers par la même occasion; ils ne peuvent s’en libérer, sans quoi ils ne fonctionnent plus. A l’inverse, dans l’usage des écrans pour le visionnage ou l’affichage, la transparence n’est pas possible, mais par contre on peut s’amuser à la singer, à créer l’illusion de transparence !

C’est exactement ce à quoi ce sont amusés les auteurs des photos ci-dessous :

Or, que remarque-t-on dans ces photos si on les compare à celles de la Box de SFR qui étaient le point de départ de mon précédent article ? Dans celles-ci, les personnes tiennent leur tablette devant leur visage, alors que dans les pubs SFR on voyait une main tendue qui tenait un smartphone tourné vers ce que voyait la personne. Un hasard ? Pas complètement, car pour que l’on s’amuse à créer l’illusion de transparence, il ne faut pas que l’on soit dans une situation où l’on pourrait croire que la transparence est “réelle”. Or, dans le cas des gestuelles des pubs SFR, on est justement dans cette situation (Cf. mon propos sur la “tricherie” de la gestuelle dans ces images). Et justement, l’effet que cherchent à créer les images SFR est celui d’une superposition décalée, qui explicitement ne se prend pas pour une transparence (on ne peut pas croire que le personnage dans le bus soit un extra-terrestre…), même si elle joue sur l’idée de transparence derrière la notion de superposition (… mais on se laisse surprendre ou on s’amuse à le penser !). Alors que les images ci-dessus, elles, jouent explicitement sur l’illusion de transparence (on se demande longtemps ce qu’on voit) au-delà même de ce qui normalement devrait faire écran à la réalité, être un écran à la réalité ! Mais si le trouble persiste, c’est justement que les tablettes sont des appareils qui peuvent remplir les deux fonctions : visée ou visionnage, transparence ou écran. Elles jouent donc sur cette ambiguïté pour qu’on se demande ici à laquelle on a affaire.

Concrètement, comment produisent-elles ce résultat ? Dans ces exemples, l’écran reproduit la vue de ce qu’il cache, ou presque… à quelques détails près, car c’est souvent une image différente (avec un léger ou moins léger changement par rapport à ce que révélerait la vue par transparence de l’appareil). Et c’est ce changement, qui se veut presque toujours assez évident, qui rend l’image si évidemment compréhensible, intéressante, drôle, émouvante ou surprenante.

Variations sur la superposition des images à l’ère du smartphone

Comme moi, vous avez peut-être remarqué, il y a quelques semaines, les affiches de la campagne publicitaire pour la box SFR.

On y voit notamment les deux visuels ci-dessous (sortis ici du contexte de l’affiche) :

La box SFR - Publicité

La box de SFR – 1er visuel

 

La Box de SFR - Publicité

La Box de SFR – Visuel 2

 

Dans le contexte des affiches, ça donnait ça :

La Box de SFR - Les affiches

La Box de SFR – Les affiches

 

Dans les deux cas, le visuel reprend le principe de superposition dont j’ai parlé récemment dans une série d’articles (voir 1, 2, 3). La superposition dont il est question ici n’est pas de l’ordre de la re-photographie (voir articles pré-cités) mais plutôt de l’ordre de la superposition créative (voir article 2). Dans les deux cas en effet, l’image du smartphone révèle une toute autre réalité que celle qui serait vue de nos propres yeux si le smartphone ne faisait pas écran. Ces images reprennent le principe très simple et maintes fois utilisé qui consiste à utiliser une image pour faire écran à la réalité, c’est-à-dire la cacher momentanément, et créer dans le même temps une illusion d’optique susceptible de provoquer à son tour toutes sortes d’effets de sens chez le spectateur : humour, révélation d’une réalité que l’on ne saurait voir autrement, fantastique, peur, poésie, etc. Ici, dans le premier cas, on est clairement dans l’humour; dans le second, on est plus proche du collage poétique.

Pour autant, dans les deux cas, ce qui est compliqué à comprendre pour le spectateur, c’est le lien entre l’image et ce qu’elle vend. Dans le premier cas, l’image vend la capacité de regarder des films sur son smartphone via la box SFR. Dans le second cas, elle vend le service Home by SFR, qui fonctionne lui aussi via la box SFR, et qui permet notamment de visionner via une webcam ce qui se passe chez soi. Dans les deux cas, l’image superpose donc ce que l’on voit sur son smartphone à une vue de la réalité qui est devant nos yeux, de telle sorte que la superposition crée une coïncidence drôle dans le premier cas et étonnante-poétique dans le second.

Lorsque j’ai vu ces affiches pour la première fois, je n’ai pas pu lire le texte sous l’image (pas eu le temps). Or, j’ai tout de suite vu l’effet visuel (et saisi les effets humoristique & poétique), mais a) je l’ai mal interprété, et b) j’étais incapable de dire ce que cette publicité vendait.

a) Je l’ai mal interprétée parce que ce que j’y ai vu en premier, c’est un détournement des superpositions d’images de la réalité augmentée, alors que ce n’est pas le cas, dans aucune des deux images. Je me suis sans doute laissé avoir par la gestuelle associée à chacun des téléphones, à savoir le fait de le tenir vertical, face à son visage, le bras demi tendu devant soit. Cette gestuelle est liée à l’usage du téléphone en tant qu’appareil de visée, à travers lequel on regarde. On retrouve cette gestuelle quand on utilise une application de réalité augmentée justement, et également pour prendre une photo (voir mon board Pinterest Gestuelle digitale). Dans les deux cas en effet, on regarde “à travers” le smartphone, via sa caméra et son écran, soit pour “capturer la vue” dans une photo, soit pour superposer les informations de réalité augmentée à la vue de la réalité nue. Or, ce n’est pas du tout ce qui se passe dans les deux images de ces publicités. Au contraire, les écrans des smartphones sont ici utilisés dans leur fonction de visionnage de vidéo : dans le premier, on visionne un film, dans le second, la vidéo live d’une webcam située chez soi. La méprise vient du fait que la gestuelle pour visionner une vidéo n’est normalement pas celle indiquée ici : elle est en fait plus proche de celle qui consiste à tenir un livre que l’on lit, l’écran plutôt incliné, à hauteur du ventre, le regard tourné vers le bas et non pas à l’horizontal devant soi. Je me suis donc fait avoir par cette petite “tricherie”. Mais cette dernière est là pour créer l’effet d’humour et celui d’étonnement que l’ont ressent effectivement à regarder les images.

b) Si cet effet marche, la tricherie nous empêche cependant de percevoir immédiatement le sens de la publicité, en l’occurrence ce qu’elle vend. C’est le texte qui nous l’indique. Et lorsqu’on l’a lu, il nous invite à revisiter l’image à l’aune de ce message. Désormais, c’est plus clair, et l’effet d’humour et celui d’étonnement en sont rehaussés.

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ? Pourquoi est-ce que ça m’a interpellé ?

Pour tout un tas de raisons, que voici :

  • tout d’abord, cet exemple met bien en évidence les deux gestuelles distinctes :

    • de la prise de photo et de la réalité augmentée d’une part, qui utilisent le smartphone comme un appareil de visée;

    • et de la lecture et du visionnage de l’autre, qui utilisent le smartphone comme un appareil d’affichage d’une image ou d’un texte.

  • dans le premier cas d’usage, la visée digitale crée une sensation de “transparence” du smartphone qui est selon moi quelque chose d’assez inédit dans l’histoire des appareils de visée dans la mesure où les précédents (lunettes, téléscopes, appareils photo, caméras…) exigeaient le plus souvent de coller l’oeil à l’oeilleton de visée, ce qui annulait l’impression de “transparence” de l’appareil. Ici, l’appareil est regardé à distance et s’efface comme une vitre devant l’image vue “à travers”. Je reviendrai dans un prochain article sur ce que m’inspire cette impression de transparence.

  • à l’inverse, lorsque le smartphone est utilisé comme appareil d’affichage, point de transparence possible ! Ici, clairement, l’image fait écran à la vue de la réalité. Et c’est justement sur cela que jouent les publicités SFR pour créer les effets de juxtaposition que j’ai soulignés au début de cet article. Or, ces effets ne sont possibles qu’au prix de la petite “tricherie” gestuelle que j’ai également évoquée. De ce fait, si on veut bien considérer qu’on a là un exemple de superposition d’image d’écran à la vue de la réalité (l’image affichée par le smartphone se superpose à la vue de la réalité qui se trouve derrière), il y a fort à parier que l’on trouvera peu d’exemples de ce type d’images en vertu du fait qu’elle est liée ici à une petite “tricherie” (mais je ne demande qu’à être démenti, hein ?).

Si j’en suis arrivé à cette dernière remarque, c’est justement que cette publicité de SFR, après les articles que j’ai consacré à la re-photographie, m’a conduit à essayer de classer les images de superpositions et de juxtapositions en différentes catégories. Pour rendre le classement vivant, j’ai créé des boards dans Pinterest où vous pourrez retrouver les visuels que j’ai collectés jusqu’à présent. Vous êtes les bienvenus pour m’en signaler d’autres !

Voici les catégories, avec leur description + le lien vers le board Pinterest + quelques images dans le corps de cet article à titre de teaser ! Enjoy !

1 ) Superposition d’objets dans une image

  • dans une image un objet se superpose à un autre, créant ainsi une illusion d’optique ou un effet humoristique ou poétique

  • Voir mon board Pinterest

Superposition oeil pou oeil

Superposition des yeux des poissons à ceux de la jeune femme.

 

2) Superposition d’une image à la réalité dans une image

  • idem que la catégorie 1, mais ici l’objet qui se superpose à l’autre est lui-même une image. C’est donc une image qui cache la réalité et lui substitue une autre vue, créant cependant exactement les mêmes effets : humour, poésie, etc.

  • Voir mon board Pinterest

Femme à tête de livre

Femme à tête de livre

 

Femme dans un magazine

Femme (se) regardant dans un magazine ?

 

3) Utilisation d’un objet voilant (objet écran) comme image ou support d’image

  • un objet ou une surface plane normalement neutre, et qui, éventuellement, cache naturellement un autre objet, est ici utilisé comme support d’image, pour créer les mêmes effets que dans les catégories 1et 2.

  • Voir mon Board Pinterest

  • La célèbre campagne d’Evian utilise des tee-shirt comme support d’une image de bébé, ce qui créée une illusion avec la tête de ceux qui les portent :

Les tee-shirt evian avec bébés.

Les tee-shirt evian avec bébés.

 

  • Même principe dans la campagne ci-dessous qui utilise des serviettes de bain pour y placer des visuels… suggestifs !

Serviette avec imprimé... suggestif !

Serviette avec imprimé… suggestif !

 

  • Le site jobsintown.de a utilisé le même principe avec des machines du quotidien où sont placées des images qui dévoilent un intérieur inattendu mais à la signification explicite !

La superposition d'image selon jobsintown.de

La superposition d’image selon jobsintown.de

 

La superposition d'image selon jobsintown.de

Autre superposition d’image selon jobsintown.de

 

  • Et l’artisan ci-dessous quant à lui, s’est bien amusé dans la décoration de sa voiture :
Artisan voiture décorée

Artisan voiture décorée

 

  • Autre utilisation judicieuse du même principe dans les deux exemples ci-dessous :

Montre poignée au poignet

Montre poignée au poignet

 

Voir le nez à travers le gobelet

Voir le nez à travers le gobelet

4) Juxtaposition d’objets dans une image

  • dans une image, la juxtaposition d’objets crée les mêmes effets que la superposition dans les axes 1 à 3

Une grue soulève la lune

Une grue soulève la lune

 

Un parachutiste se pose sur la lune

Un parachutiste se pose sur la lune

 

Un enfant regarde une soucoupe volante

Un enfant regarde une soucoupe volante

 

5) Mixte de juxtaposition et de superposition :

Chien lecteur

Chien lecteur

 

  • Les images ci-dessous sont un florilège à elles toutes seules de superpositions et de juxtapositions. Le jeu consiste à les découvrir toutes !

Le club

J’hésite à parler de juxtapositions et de superpositions dans cette image… ;-))

 

Le Club 2

Même série que la précédente

7) Superposition d’image d’écran à la réalité dans une image

  • idem que l’axe 2 mais les images sont des écrans

  • C’est justement la catégorie des visuels de la publicité SFR

  • Voir mon board Pinterest. J’ai trouvé peu d’images de cette catégorie. J’ai fourni une tentative d’explication ci-dessus.

Voilà ! D’autres catégories s’ajouteront peut-être plus tard… Nous verrons. En tous cas, vous êtes les bienvenus pour compléter les catégories ci-dessus avec vos trouvailles !

Reconduction textuelle sur la re-photographie

Il y a peu, j’ai publié un billet sur la reconduction photographique. Il faisait partie d’une série sur l’ubiquité temporelle dans l’image (lire aussi : article 1, sur la vidéo & article 3, sur la réalité augmentée), un concept pour lequel je ne sais pas s’il existe un mot autre que l’expression que j’emploie ici (si oui, merci de me le signaler !). Or, quelques jours plus tard, j’ai découvert un billet intitulé Re-photographie et effet de présent publié 2 ou 3 jours après le mien par Patrick Peccatte sur son blog Déjà Vu, qui appartient au site collectif Culture Visuelle. Je dois dire que la lecture de ce billet m’a ravi au plus haut point. Émanant d’un universitaire, il est évidemment beaucoup plus fouillé et rigoureux que le mien et j’y ai appris beaucoup de choses.

J’ai découvert notamment que ce que j’appelais sagement reconduction photographique s’appelle également re-photographie et que ce concept et cette pratique sont finalement très répandus. Le mot a une entrée sur Wikipedia (avec de nombreux liens). Si vous faites une recherche sur Google Images vous obtenez une multitude de résultats. Il existe également des groupes Flickr Rephotography ou Then and Now.

Comme moi, Patrick Peccatte parle du travail de Sergey Larenkov, Jason Powell et Jo Hedwig Teeuwisse. Il parle également de Claude Demeester.

Au sein de ce corpus, il identifie lui aussi la même typologie de montages (il parle aussi de “mashups”) dans la reconduction. Je le cite : “trois types de montages sont ainsi utilisés à des fins différentes: juxtaposition (Rephotography, Then and Now) pour documenter, fusion (Ghosts, Looking into the Past) et insertion (Past in Present) pour créer un effet esthétique ou émotionnel.” (P. Peccatte)

Ce qui est très intéressant, c’est l’explication par Patrick Peccatte du travail de redocumentarisation qu’il mène dans le cadre du projet PhotosNormandie. C’est ce travail qui le conduit à la réalisation de reconductions photographiques. Dans le cas précis, la redocumentarisation consiste à associer de vieux clichés à un maximum d’autres documents ou éléments, pour qu’ils prennent un maximum de sens. On peut ainsi associer une photo ancienne à une autre photo, aux autres photos prises dans la même série, aux autres photos du même sujet ou du même personnage, à des documents écrits, aux différents tirages de la même photo, etc.

Relier entre eux tous ces documents conduit à “leur reconstruction en tant qu’images non plus isolées mais insérées dans un réseau d’autres documents ou partie de documents” (P. Peccatte). Je trouve cette idée très intéressante : les images sont en fait des documents qui tirent leur sens de leur relation à d’autres documents ou éléments (lieux, personnes, dates…), l’ensemble créant ainsi un réseau de contenus, documents, informations… C’est évidemment là où intervient la reconduction photographique, puisque le lieu où a été effectué le cliché historique est un élément à mettre en relation avec ce dernier : “Quand la localisation d’un cliché ancien est connue avec précision, nous essayons en effet de le mettre en correspondance avec une photo moderne du même lieu” (idem).

Et dans ce travail de recherche des lieux réels, il arrive parfois que des outils numériques se révèlent de vrais alliés. C’est le cas de Google Street View, comme l’explique Patrick Pecatte : “Si nous ne disposons pas d’une photo récente, nous utilisons une capture d’écran de Google Street View lorsque le lieu a pu être identifié à l’aide de cet outil. Au passage, l’utilisation méthodique de Google Street View a permis de retrouver plusieurs localisations auparavant inconnues.” Je trouve cet usage fascinant : Google Street View est l’un des services clés de la documentarisation du monde physique. Et il est mis ici au service de la redocumentarisation de certaines photos historiques.

A la fin de son article, Patrick Peccatte essaie d’interpréter la capacité de ces images à retenir notre attention et susciter notre intérêt (c’est ce qu’il appelle la “prosécogénie” des images) par un effet de présence ou plutôt un effet de présent. De mon côté, j’ai essayé plutôt d’analyser l’effet d’ubiquité temporelle dans l’image. Et ça n’est sans doute pas un hasard si j’ai fini par mettre en relation cet effet d’ubiquité avec la re-photographie et tout un ensemble de pratiques numériques tournant autour de la réalité augmentée. Dans la bibliographie à la fin de l’article de Patrick Peccatte, on trouve cité l’article de Miranda War On Technology, Memory and place, qui lui même cite Lev Manovich, auteur en 2002 d’un article intitulé The poetics of Augmented Space. Re-photographie et réalité augmentée sont l’un et l’autre une manière de redocumentariser, de nouer un réseau de relations sémantiques entre le monde et nos documents, d’augmenter notre perception du monde et des documents. Je crois que je ne suis pas prêt d’en avoir fini avec ce sujet…

Quand les images superposent différents moments du temps – Episode 2/3 : des photos ubiquitaires.

Dans le premier billet de cette série, je vous parlais de vidéos qui représentent selon moi des variations sur l’ubiquité temporelle. Dans le présent billet, je voudrais m’attarder sur la mise en oeuvre de mécanismes similaires dans le domaine photographique.

En photographie, il existe une pratique que l’on appelle la reconduction photographique. Elle consiste à réaliser une prise de vue sur le lieu et dans les mêmes conditions (angle de prise de vue, cadrage, focale, éclairage, distance au sujet…) qu’une image plus ancienne, qui sert de référence. On peut ensuite juxtaposer les deux images afin de voir l’évolution du lieu en question.

Reconduction photographique #1 : juxtaposition d’images

A titre d’exemple, les clichés ci-dessous on été pris à Fontenay-le-Comte (Vendée) (source).

Reconduction photographique - Fontenay-Le-Comte (Vendée)

Reconduction photographique – Fontenay-Le-Comte (Vendée)

Dans ce contexte, le lieu est le même et le moment différent. Mais les images ne sont que juxtaposées.

Dans leur blog, Le voyage de Seth et Lise, les deux auteurs ont consacré un article à des reconductions d’images qu’ils ont eu la bonne idée de présenter avec un dispositif interactif tout simple mais intéressant : un volet qui dévoile à la souris soit la photo du passé, soit celle du présent.

Sethetlise

Reconduction photographique #2 : superposition d’images

Une autre pratique, variante de la reconduction, consiste à utiliser une vue ancienne, à se rendre sur le lieu de sa prise de vue et à prendre un nouveau cliché qui intègre la prise de vue ancienne. Cela crée une incrustation dans l’image avec une superposition du passé sur le présent.

C’est à partir d’images de ce type que Taylor Jones, un jeune américain de 22 ans, a commencé le blog Dear Photograph en mai 2011. L’originalité de son projet réside dans son aspect collaboratif : les internautes sont invités à envoyer leur propres superpositions accompagnées d’un court texte descriptif. Les photos sont publiées dans le blog accompagnées d’une lettre commençant toujours par “Dear Photograph”. Le site est un vrai succès aux Etats-Unis et a donné lieu à l’édition d’un livre.

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Une photo du site Dear Photograph.

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Une autre photo du site Dear Photograph.

Autre projet similaire, la série Looking into the past, de Jason Powell, visible sur Flickr.

Looking into the past - Jason Powwel

Une photo de la série Looking into the past, de Jason Powell

Suite au succès de sa série, Jason Powell a créé un groupe Flickr qui rassemble plus de 2000 clichés similaires aujourd’hui.

Pour l’anecdote la série de Powell a été inspirée de celle de Michael Hughes, dont je parlerai peut-être un jour dans un prochain billet (suspens !).

Quoi qu’il en soit, faire ainsi ressurgir le passé au coeur du présent, il était normal qu’un tel projet photographique soit choisi pour faire la couverture de l’album d’un groupe nommé… Balbec… (y’a comme un goût de madeleine dans tout ça, non ?)

Pochette de l'album de Balbec

Pochette d’album de Balbec

 

Reconduction photographique #1 et #2 bis : retrouver le film dans la réalité

Les deux pratiques ci-dessus peuvent également être mises en oeuvre pour comparer non pas explicitement le passé et le présent, mais une oeuvre de fiction (par exemple un film) avec le lieu réel où il a été tourné.

C’est ce que certains se sont amusés à faire avec Edouard aux mains d’argent dans la série Edward Scissorhands Filming Locations en utilisant ici la juxtaposition pour présenter les photos.

Une photo de la série Edward Scissorhands Filming Locations

Une photo de la série Edward Scissorhands Filming Locations.

Toujours en mode juxtaposition, mais beaucoup plus ambitieux, et merveilleusement réalisé, le blog Movie Mimic pousse le soin jusqu’à localiser sur une carte chaque reconduction photographique.

Une reconduction photographique du film Midnight in Paris, sur le site Movie Mimic.

Une reconduction photographique du film Midnight in Paris, sur le site Movie Mimic.

Aussi ambitieux et très bien réalisé, le blog FILMography s’amuse quant à lui à superposer aux lieux réels les photos issues d’un film.

Une superposition film-photographie sur le blog FILMography

Une superposition film-photographie sur le blog FILMography

Reconduction photographique #3 : mixage et recomposition d’images

Après la juxtaposition et la superposition, je voudrai évoquer une troisième pratique qui consiste à réaliser un montage ou un mixage d’un cliché ancien et d’un cliché contemporain.

C’est ce que réalise de manière saisissante (comme on peut le voir sur l’image ci-dessous) la néerlandaise Jo Hedwig Teeuwisse dans sa série Ghosts of history (visible aussi sur Flickr et Facebook)

Un montage de la série Ghosts of history, de Jo Hedwig Teeuwisse

Un montage de la série Ghosts of history, de Jo Hedwig Teeuwisse

Même démarche chez le photographe russe Sergey Larenkov qui fait revivre les fantômes de la seconde guerre mondiale dans plusieurs villes d’Europe.

Georgy Zhukov, commandant de l'Armée Rouge, sur les marches du Reichstag à Berlin, en 1945, & aujourd'hui un musée.

Soldats de l’Armée Rouge, en 1945, sur les marches du Reichstag à Berlin, aujourd’hui un musée.

On retrouve également beaucoup d’images de ce type sur le blog Photimages… d’hier et aujourd’hui, par ailleurs dédié à la reconduction photographique en général. Le(s) auteur(s) du blog ont également un Scoop.it sur le même thème.

Pour que ces montages très saisissants soient réussis, cela impose de prendre le cliché contemporain dans les conditions absolument similaires au cliché ancien. C’est donc un tour de force. Mais si c’est le cas, l’impression que procure l’image finale est souvent particulièrement forte en raison justement de cette imbrication très étroite des deux clichés, donc des deux moments du temps, sur une même image. Ce dispositif est l’exacte traduction dans le domaine de la photographie du film de Philipp Stockton dont je vous parlais dans le premier article de cette série. Et l’impression produite par les images est ici assez similaire à celle que j’avais décrite dans le premier billet à propos de la vidéo de Stockton.

Superposition créative

Pour finir, je m’écarte un peu de mon sujet, mais le détour en vaut la peine. Dans les exemples ci-dessus, en effet, la superposition est celle de deux moments du temps. Mais il existe aussi une pratique qui consiste à superposer une image créative sur une image réaliste. C’est ce que propose, avec beaucoup d’humour et de poésie Ben Heine dans une série intitulée “Pencil vs Camera”.

Une image de la série Pencil vs Camera, de Ben Heine.

Une image de la série Pencil vs Camera, de Ben Heine.

 

Pour le plaisir, une autre image de la série Pencil vs Camera, de Ben Heine.

Pour le plaisir, une autre image de la série Pencil vs Camera, de Ben Heine.

Voilà. J’espère que ça vous a plu ! Dans le prochain billet, je vous parlerai de dispositifs interactifs similaires à travers ceux que permet la réalité augmentée !