Quelle est la contribution du numérique à l’économie française ?

“Le logiciel dévore le monde” ! Depuis que Marc Andreesen, dans un article du Wall Street Journal d’Août 2011, a utilisé cette formule pour décrire l’impact du numérique sur l’économie, elle a fait florès ! Nombreux sont ceux, en effet, qui l’ont reprise ou déclinée pour décrire plus en détail l’impact, négatif ou positif, du numérique sur certains secteurs d’activité tels que la musique, l’hôtellerie, les taxis, etc. Tout cela est maintenant bien documenté. Mais s’il est une chose qui échappe encore au consensus, c’est la mesure économique chiffrée du phénomène dans son ensemble : Quelle place prend exactement le numérique dans l’économie, et notamment dans l’économie française ? A quelle hauteur contribue-t-il au PIB, à la croissance, aux emplois ? Quand on cherche des réponses à ces questions, on trouve assez facilement des chiffres sectoriels, qui décrivent ce que représente un ensemble d’entreprises dont l’activité est considérée comme numérique. Mais la manière dont le numérique s’immisce dans les autres secteurs et en bouscule le marché (c’est le sens de la formule d’Andreessen) est encore très peu documentée. Les organismes publics ou privés qui mesurent l’économie le reconnaissent d’ailleurs eux-mêmes. Vous trouverez en tous cas dans la suite de cet article (qui sera en deux parties) les résultats de mes recherches pour l’économie française…

1. Quelle est la part du numérique dans l’économie française ?

“5,2% du PIB français en 2010”, tel est le chiffre le plus souvent cité par les pouvoirs publics. Il est issu du rapport de l’inspection générale des finances (IGF) publié en janvier 2012 et intitulé Le soutien à l’économie numérique et à l’innovation (pdf). Ce chiffre a été repris depuis par le Conseil National du Numérique (CNN) lors du récent lancement de la contribution nationale pour la République numérique : “Le numérique occupe une place essentielle dans l’économie française. Il représente 5,2% du PIB français en 2010 (Rapport IGF, 2012).”

On trouve le même chiffre dans le Plan France Numérique 2012-2020, publié en novembre 2011, sans que la source soit mentionnée.

Dans son rapport, l’IGF est cependant encore plus précise puisqu’elle considère en réalité que l’impact du numérique sur l’économie française va bien au-delà de ce chiffre de 5,2%, pour se répartir en fait selon 4 strates d’impacts, comme l’illustre le schéma ci-dessous :

Les 4 strates d'impact du numérique sur l'économie selon l'IGF

Les 4 strates d’impact du numérique sur l’économie selon l’IGF

Voilà une première illustration chiffrée de la formule de Marc Andreessen ! Le calcul de l’IGF met en effet l’accent non pas tant sur le développement d’un secteur d’activité en particulier que sur l’impact de ce secteur sur tous les autres.

Pour autant, quelques mois après la publication du rapport de l’IGF, Nicolas Colin et Pierre Collin, estiment dans leur rapport intitulé Mission d’expertise sur la fiscalité de l’économie numérique (pdf) que la part du numérique est certainement plus élevée encore, en termes de valeur ajoutée et de fiscalité, dans la mesure où, selon eux, le mode de calcul de l’IGF :

  • “méconnaît les effets de la diffusion du numérique dans tous les secteurs de l’économie” (p.5)
  • “ignore la valeur ajoutée créée à l’étranger sur les marchés à plusieurs faces caractéristiques de l’économie numérique” (p.6)
  • et “appréhende mal les composantes pourtant centrales de la création de valeur dans l’économie numérique”. (p.6)

Je vous invite à consulter ce rapport dont le titre ne doit pas rebuter les non-spécialistes car il est passionnant !

Auparavant, en mars 2011, l’institut McKinsey avait publié un rapport intitulé « Impact d’internet sur l’économie française«  qui indiquait que la “filière internet”, à laquelle le rapport se limitait, avait contribué à hauteur de 3,2% au PIB français en 2009, pour une valeur de 60 milliard d’euros. Et McKinsey de préciser : “En valeur ajoutée, la filière internet pèse d’ores et déjà davantage que des secteurs clés de l’économie française comme l’énergie, les transports ou encore l’agriculture.” (source)

Pour situer cette part de la “filière internet” par rapport aux autres secteurs, voici la répartition sectorielle du PIB français en 2010 (source Wikipedia) :

Répartition sectorielle du PIB français en 2010

Répartition sectorielle du PIB français en 2010

Evidemment, la « filière internet » n’est pas présente telle quelle dans le graphique ci-dessus. Par “filière internet”, McKinsey entendait “les activités de télécommunication via IP, les activités informatiques (matériel et logiciel) liées à internet et les activités économiques ayant le Web pour support, tels que le e-commerce ou la publicité en ligne”. (idem)

McKinsey précisait également que l’on pouvait voir des effets indirects d’internet au-delà des 60 milliards d’effets directs : “A cette contribution directe s’ajoutent les effets indirects d’Internet sur l’accroissement du PIB, qui correspondent aux 28 milliards d’euros en 2009 d’achats de biens et services qui, bien que réalisés dans les réseaux physiques de distribution, ont été facilités, préparés ou déclenchés par une recherche préalable en ligne de la part des consommateurs. Il est à noter que 75 % de la valeur ajoutée apportée au PIB français par Internet proviennent de l’usage du Web par les entreprises des secteurs traditionnels de l’économie, contre un quart pour les « pure players » du Web.” (idem)

Le même rapport estimait que la part du numérique dans le PIB 2010 serait de 3,7% pour un montant de 72 milliards d’euros. Il avançait même des prévisions pour 2015 : “Une prévision relativement prudente conduit à anticiper une valeur ajoutée de la filière de l’ordre de 130 milliards d’euros en 2015, soit 5,5% du PIB de cette année là.”

En 2014, McKinsey a publié un nouveau rapport intitulé Accélérer la mutation numérique des entreprises : un gisement de croissance et de compétitivité pour la France”, qui s’intéresse quant à lui à la part du numérique dans son ensemble, donc de manière plus large que le simple internet du rapport de 2011.

La comparaison du "numérique" tel que l'étudie McKinsey en 2014, et de la "filière internet" telle que le cabinet l'étudiait en 2011.

La comparaison du « numérique » tel que l’étudie McKinsey en 2014 et de la « filière internet » que le cabinet étudiait en 2011.

Selon ce rapport, en 2013, “la valeur ajoutée générée par le numérique représente 113 milliards d’euros soit 5,5 % du PIB français, soit davantage que le secteur des services financiers (4,8 % du PIB), et en phase de rattrapage avec celui de la construction (6,3 % du PIB). (…) Les canaux d’information numériques (Internet fixe et mobile) influencent aussi les achats hors ligne, pour un montant proche de 80 milliards d’euros en 2013.”

Comparée aux autres pays, la France occupe une position moyenne sur ce point : “En termes de contribution du numérique au PIB total, la France n’occupe qu’une position de milieu de tableau au sein d’un groupe de 13 pays constitué des membres du G8 et d’économies émergentes ou pionnières du numérique (Brésil, Chine, Corée du Sud, Inde et Suède). Elle se classe en 2013 en 8ème position au sein de cet échantillon, soit un rang équivalent à celui qu’elle occupait en 2010.” (McKinsey 2014)

Classement des pays selon le poids du numérique dans le PIB (McKinsey)

Classement des pays selon le poids du numérique dans le PIB (McKinsey)

Comme dans son rapport de 2011, qui évoquait les effets indirects à ajouter aux effets directs d’internet, McKinsey identifie dans ce rapport 2014 « des surplus de valeur pour les entreprises et les particuliers que les technologies numériques génèrent au-delà de leur poids dans le PIB et l’emploi ». Le cabinet précise : « Une partie seulement de la valeur créée par les activités numériques se trouve comptabilisée dans le PIB. Ainsi, le montant du PIB numérique ne rend pas compte du poids croissant des canaux numériques dans les échanges B2B. Le commerce inter-entreprises réalisé via des sites Web ou messages EDI est proche de 400 Md € en France. » (idem)

De manière plus ambiguë, McKinsey identifie des surplus de valeur ajoutée pour les particuliers à travers des gains de pouvoir d’achat issus des achats sur internet ou de l’usage de services gratuits en ligne. Le cabinet précise en effet : « Les gains de pouvoir d’achat générés par le numérique sont réinjectés dans l’économie, et se traduisent par des revenus de 7,7 Md € pour les entreprises installées dans le pays (après prise en compte du taux d’épargne et du solde commercial). Ces dernières bénéficient aussi d’autres gains, notamment de productivité (7 % sur les dernières années selon une récente étude menée sur les
compagnies françaises). » (idem)

Finalement, selon McKinsey, l’ensemble de la valeur créée par le numérique dans l’économie se décompose comme l’indique le graphique ci-dessous :

Le calcul de l'impact total du numérique dans l'économie française selon McKinsey

Le calcul de l’impact total du numérique dans l’économie française selon McKinsey

Enfin, comme dans le rapport de 2011, McKinsey y va également en 2014 de ses prévisions pour les années à venir :

“Selon le scénario de base des projections que nous avons réalisées, la contribution du numérique au PIB français continuera de croître régulièrement, tirée par la diffusion croissante des technologies numériques : elle devrait ainsi atteindre 6 % en 2016 (soit 135 milliards d’euros) et 7 % en 2020 (soit 180 milliards d’euros). Dans deux scénarios plus ambitieux, cette contribution pourrait atteindre 9,7 % en 2020 (250 milliards d’euros) si la France se hissait au même niveau que le groupe des 5 pays les plus performants en matière de numérique, et même 10,8 % (280 milliards d’euros) si la France égalait le pays le plus performant : le Royaume-Uni.”

Ce qui donne les tableaux suivants :

Synthèse des chiffres de McKinsey dans ses deux études

Synthèse des chiffres de McKinsey dans ses deux études

Retenons de tous ces chiffres que si la filière numérique (qui représente les entreprises dont le numérique est l’activité principale = vision sectorielle) est déjà conséquente et s’accroît régulièrement, le véritable impact du numérique est bien plus large, mais aussi bien plus diffus et difficile à cerner, comme on le voit à travers les approches différentes mais tout aussi incertaines, de l’IGF, de Collin & Colin ou encore de McKinsey.

2. Quelle est la contribution du numérique à la croissance française ?

Sur ce point, c’est le chiffre du rapport McKinsey de 2011 qui semble faire référence. Dans ce rapport, McKinsey indiquait : “Depuis l’an 2000, la contribution d’internet à la croissance de l’économie française s’est accélérée : 10% au cours des 15 dernières années, 20% sur la période 2005-2009, et 25% entre 2009 et 2010.”

C’est ce chiffre de 25% qui a été repris par le CNN lors du récent lancement de la contribution nationale pour la République numérique : “Le numérique contribue au quart de la croissance de l’économie française, soit près de 72 milliards d’euros.”

Mais là aussi, la question de la mesure se pose, comme on le constate à la lecture du texte L’impact de l’économie numérique (pdf) de Lemoine, Lavic et Zajac (Medef), qui essaient de montrer que la participation du numérique à la croissance est dans une certaine mesure plus important encore que 25% si l’on veut bien regarder tous les effets de l’usage du numérique dans les entreprises.

Voilà pour aujourd’hui. Nous verrons dans la seconde partie de cet article les estimations ô combien discutées qui sont faites de la contribution du numérique à l’emploi !

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2 réflexions sur “Quelle est la contribution du numérique à l’économie française ?

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