Comment les assurances investissent dans les start-ups ?

Alors que j’avais commencé (tranquillement) depuis quelques jours un inventaire des assureurs qui investissent dans les start-ups, voici qu’Accenture publie les résultats d’une étude qu’il a réalisée auprès de 141 assureurs dans le monde au sujet de leurs relations avec les start-ups. Cette étude ne pouvait pas mieux tomber : elle me fournit l’occasion d’une introduction idéale à mon inventaire !

Qu’y découvre-t-on ? Selon Accenture, 43% des assureurs interrogés disent vouloir acheter ou investir dans des start-ups ou l’avoir déjà fait. En parallèle, plus de 50% des cadres du secteur pensent que leurs concurrents vont acquérir une start-up d’ici 3 ans. Une réelle prise de conscience semble donc avoir gagné le secteur, qui y voit là l’opportunité ou la nécessité, en tous cas les moyens, de conduire efficacement sa transformation numérique.

Quels types de start-ups sont ciblés ? Toujours selon Accenture, les assureurs seraient intéressés à 47% par des start-ups de la télématique (informatique embarquée dans les voitures), à 43% par des comparateurs d’assurance et à 38% par des sociétés du Big Data et de l’analytique.

Pour compléter ces chiffres, voici donc quelques faits (relevés sur le web) d’investissements d’assureurs dans des start-ups. Ils sont classés par ordre alphabétique d’assureurs. Cette liste n’a aucune prétention à être exhaustive : j’essaierai de la compléter progressivement dans de prochains articles.

Précisions :

  • Je ne compte pas dans cette liste les cas d’assureurs qui sont clients de start-ups.
  • Je ne compte pas non plus les cas où des assureurs assurent des services de l’économie collaborative. J’ai déjà évoqué ce cas dans un précédent article.
  • Enfin, dans la liste ci-dessous, j’essaierai de distinguer les cas d’investissement direct dans une start-up en particulier et les cas d’investissement indirect dans un fond ou un incubateur sans désignation d’une start-up en particulier. On constate dans l’immédiat que les premiers sont assez rares, tandis que les seconds sont beaucoup plus nombreux.

 

AG2R-La Mondiale :

  • Je n’ai pas trouvé de cas d’investissement direct d’AG2R-La Mondiale dans des start-ups. La société est en revanche très active en termes d’investissements indirects.
  • Elle a ainsi investit 50 000 euros dans le fonds d’amorçage CREALIA, de la Région Languedoc-Roussillon (source). 
  • Elle a investit 2 millions d’euros dans le fonds de capital-risque CapAgro Innovation, co-financé par Sofiprotéol, fabricant de l’huile Lesieur, le groupe sucrier Tereos, Bpifrance (la banque publique d’investissement) et Crédit Agricole Capital-Investissement & Finance (Cacif) (source).
  • Elle a également investit dans le fond de capital-risque public-privé Robolution Capital, initié par Bruno Bonnel et dédié aux start-ups de la robotique. Lire cet article ou celui-ci.
  • AG2R-La Mondiale est administrateur historique de l’accélérateur Marseille Innovation, centre européen d’entreprise et d’innovation (CEEI) (source).
  • AG2R-La Mondiale a investit dans Quadrivium, le fonds d’amorçage de l’université Pierre et Marie Curie (source).

Allianz :

  • Je n’ai pas trouvé de cas d’investissement direct d’Allianz dans des start-ups. La société est en revanche très active en termes d’investissements indirects.
  • Allianz a lancé sur la Côte d’Azur, un accélérateur de start-ups spécialisées dans le Big Data. Il sera hébergé dans les locaux du stade Allianz Arena de Nice (source – pdf).
  • Allianz a créé un Digital Lab ainsi qu’un Digital Accelerator.
  • La société a créé Allianz Claims Lab, un concours de start-ups en partenariat avec Paris Région Lab (source).
  • Allianz a également investit dans XAnge Capital, une société de capital-risque (SCR) créée en 2003 à l’initiative de La Poste, avec Alten, Neopost, CDC Entreprises, CNP Assurances… puis dans le Fonds XAnge Capital 2 dédié aux innovations numériques (source).

Aviva

AXA

BBVA

  • BBVA offre l’un des rares exemples d’investissement direct puisqu’elle a acheté Madiva, une start-up spécialisée dans le Big Data (source).

CNP Assurances

  • Je n’ai pas trouvé de cas d’investissement direct de CNP Assurances dans des start-ups. Mais la société a fait plusieurs investissements indirects.
  • Elle a investit dans Quadrivium, le fonds d’amorçage de l’université Pierre et Marie Curie (source).
  • Elle a également investit dans XAnge Capital, une société de capital-risque (SCR) créée en 2003 à l’initiative de La Poste, avec Alten, Neopost, CDC Entreprises, Allianz… puis dans le Fonds XAnge Capital 2 dédié aux innovations numériques (source).

Covea (MAAF, MMA et GMF)

  • COVEA a fondé Covea Next, “une structure d’investissement dont la vocation est de prendre des participations minoritaires auprès de jeunes pousses à fort potentiel d’innovation dans l’assurance. Une première montée au capital de Wezzoo, une plate-forme web et mobile, a vu le jour”. (source)

Generali

  • La société a créé l’espace de co-working BeeoTop dédié aux start-ups de l’économie sociale (source).

MAAF

  • La société est partenaire de Sigfox, avec qui elle a créé une offre commune (source – pdf).
  • Cf. Covéa

MAIF :

  • MAIF est l’un des rares exemples d’assureur à investir directement dans des start-ups.
  • MAIF a investit 2,6 millions d’euros dans Koolicar, une société d’autopartage (source 1, source 2).
  • MAIF a également investit 150 000 euros dans Ouishare (source).
  • Autre initiative à souligner : MAIF a créé MAIFSocialClub, un portail qui rassemble toutes les start-ups de l’économie collaborative dans laquelle elle a investit ou dont elle est partenaire, pour proposer leur services à ses sociétaires.

Malakoff-Mederic

  • La société a investit dans Quadrivium, le fonds d’amorçage de l’université Pierre et Marie Curie (source).

MGEN

  • La MGEN a investit 1,6 millions d’euros dans Energie Perspective (source – pdf).

Voilà pour cette première liste qui ne demande qu’à s’étoffer ! Si vous connaissez d’autres cas d’investissements d’acteurs de l’assurance dans des start-ups, n’hésitez surtout pas à me les signaler !

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Ces lunettes qui nous font porter un nouveau regard sur le monde… (3/3)

Episode 3 : Lunettes de réalité virtuelle : “Je est un autre” et “La vraie vie est ailleurs”

Les lunettes de réalité virtuelle sont celles qui nous coupent le plus de la réalité qui nous entoure directement. L’univers qu’elle nous font voir est exclusif : il s’impose à la place de l’environnement naturel. Plus qu’une paire de lunettes, c’est effectivement un masque que l’on met sur son visage, un masque qui ne nous laisse plus rien voir de la réalité naturelle, laquelle devient alors la réalité extérieure. Nous sommes alors plongés dans la réalité virtuelle. La sensation d’immersion est ainsi produite par le dispositif matériel lui-même (le masque fermé) en plus de l’image. A partir de là, l’endroit où l’on se trouve importe peu d’un point de vue micro. Il importe plus d’un point de vue macro puisque je peux ainsi me transporter à l’autre bout de la planète (j’y reviendrai).

L’univers dans lequel je suis immergé peut être naturel, artificiel, fantastique, abstrait, historique, dans l’infiniment grand ou dans l’infiniment petit, etc. Il n’y a de limite que celle de l’imagination des designers.

Ce faisant, le dispositif introduit un étonnant rapport au corps en dissociant la vue des autres sensations telles que le toucher et la kinesthésie (le mouvement). La sensation de mouvement est retranscrite dans l’image affichée de telle sorte que lorsqu’on bouge la tête, l’image bouge à proportion pour donner l’illusion que c’est ce que l’on voit réellement. Le toucher est également préservé, mais on peut jouer de l’illusion de ce qui est touché en affichant autre chose que ce qui est réellement touché ou que ce qui touche (on peut afficher une autre image de notre corps).

Les lunettes de réalité virtuelle nous permettent donc de nous plonger dans le corps d’un autre.

C’est ce qu’a souligné Yoshida Shuhei, le président de Sony Computer Entertainment, lors de la présentation des lunettes de réalité virtuelle de la marque, lorsqu’il a déclaré après les avoir testées sur un jeu de la franchise God of War : « Quand j’ai regardé vers le bas, j’ai vu que mon corps était celui de Kratos. C’était une expérience jouissive. »  (source).

C’est également ce qui a donné lieu à cette étonnante expérience intitulée The machine to be another, imaginée par le collectif BeAnotherLab, dont le projet est de faire réfléchir sur l’identité et l’altérité en créant des expériences interactives avec des casques de réalité virtuelle où les participants se retrouvent plongés dans le corps d’un autre. L’une des plus médiatisées a été la troublante expérience Gender Swap :

 

Mais il en existe bien d’autres, que l’on peut visualiser sur le site du collectif ou sur son compte Vimeo.

Si d’un côté, le masque de réalité virtuelle nous plonge en nous même et nous invite à explorer la perception de notre corps, à l’autre extrémité, comme je l’ai dit plus haut, il nous projette loin de notre environnement réel, loin de notre hic et nunc, pour nous “embarquer” dans des lointains de tous types : géographiques, imaginaires, temporels…

On comprend qu’un tel outil soit attirant pour les marques en raison de cette capacité à faire sortir les gens de leur quotidien, à capter complètement leur attention pour que les marques puissent les emmener là où elles ont envie de les emmener : plonger dans l’univers de la marque, plonger dans un pays lointain quand on est une agence de voyages, emmener dans des endroits normalement inaccessibles (coulisses des artistes, des sportifs, etc.)…

Dans ce contexte, on voit apparaître aujourd’hui quelques grandes catégories d’usages marketing :

  • Emmener dans des endroits normalement inaccessibles ou secrets :
    • Pour emporter le spectateur dans l’univers de la marque, la société O2, sponsor de l’équipe d’Angleterre de rugby, a réalisé un spot qui plonge le porteur d’Oculus Rift au cœur d’une mêlée.

 

  • Emmener dans des endroits qui n’existent plus ou qui n’existent pas encore :
    • La Monnaie de Paris, accompagnée par Dassault Systèmes, a présenté ses futurs bâtiments via Oculus Rift :

 

  • Emmener dans des endroits symptomatiques de la marque :
    • En Angleterre, les supermarchés Tesco ont offert la possibilité à leurs clients de visiter un magasin virtuel :

 

  • La marque chinoise de lait infantile Friso a projeté ses clients dans une ferme virtuelle (source).
  • Volvo a fait découvrir l’intérieur du XC90 via Oculus Rift :

 

  • Emmener dans des lieux touristiques ou éloignés, quand c’est impossible d’y aller en vrai, ou pour donner envie d’y aller en vrai, ou pour préparer son voyage :
    • La chaîne hôtelière Marriott a installé deux cabines appelées Téléporteurs à proximité de la mairie de New-York. Elle a alors proposé aux jeunes mariés qui en sortaient de vivre un voyage de noce virtuel dans des lieux de rêve situés partout dans le monde à proximité des plus beaux hôtels de la chaîne. Il suffisait aux participants d’entrer dans les cabines et de se munir d’un casque Oculus Rift pour démarrer l’expérience :
  • Le conseil général du Val d’Oise propose quant à lui des visites virtuelles de sites touristiques du département (lire cet article) :

 

Google Street View avec Google Cardboard

Google Street View avec Google Cardboard

Voilà pour quelques usages marketing. Mais il y a également des usages professionnels qui tirent parti de cette capacité à nous projeter dans un univers inexistant ou éloigné. Cet article des Echos nous apprend par exemple que les entreprises réfléchissent à utiliser des casques de réalité virtuelle pour dispenser des formations ou pour favoriser le travail collaboratif, par exemple en les utilisant pour faire des réunions de travail à distance. Bloomberg travaillerait de son côté à un environnement de trading sur Oculus Rift.

Et puis, il y a bien évidemment les usages BtoC directs que sont les jeux, qui jouent à la fois sur la capacité à nous projeter dans le corps d’un autre et à nous projeter dans un univers qui n’est pas le nôtre. C’est l’idée première d’usage de sa technologie qu’avait le créateur du casque Oculus Rift (voir aussi le projet de jeu Xvirent).

Enfin, jouant sur les deux tableaux de la relation au corps et de la projection dans un environnement lointain, et mobilisant également la dimension d’apprentissage ainsi que l’aspect ludique, il y a ce projet très intéressant d’usage des Oculus Rift pour l’entrainement sportif en intérieur.

Pour finir, je voudrais juste noter qu’il peut apparaître curieux, finalement, que ce soit le site destiné à rapprocher les gens (Facebook) qui achète une marque (Oculus Rift) qui fabrique des lunettes qui nous coupent du monde environnant et des individus à proximité !

C’est sans doute parce que Facebook a fini par vouloir plus nous rapprocher des marques ou rapprocher les marques de nous que par vouloir nous rapprocher les uns des autres ! A moins que ce ne soit par le désir de faire vivre de nouveaux types d’expériences à partager ? La question est de savoir dans quelle mesure ces expériences vécues peuvent créer de la communauté entre leurs utilisateurs ?

Enfin, dernière remarque : j’ai évoqué le fait que les casques de réalité virtuelle nous coupaient complètement de la réalité environnante. Et bien, il existe un casque qui propose une alternative pour voir quand même le monde réel autour de soi à travers le casque : Totem, de la société Vrvana est un casque qui possède 2 caméras qui permettent de passer instantanément de la vue en réalité virtuelle à la vue réelle.

Voilà pour ce tour d’horizon en 3 épisodes des nouveaux types de lunettes qui nous permettent de porter un regard différent sur le monde.

Où il est encore question de l’avenir de l’emploi à l’ère du numérique…

Depuis que j’ai rédigé mon précédent article sur l’emploi dans l’économie numérique, j’ai découvert une multitude de ressources sur le web autour de ce sujet. Je me suis dit que je pouvais les partager avec vous. Voici donc une liste très subjective et incomplète de sites, articles, vidéos, documents, etc. sur ce sujet. Un sujet qui risque de faire couler encore beaucoup d’encre dans les mois et années à venir…

Je commence avec un article de Claude Super intitulé Révolution digitale : nouvelle destruction massive d’emplois ? Il y cite plusieurs sources que j’ai évoquées dans mon article, mais aussi une étude de McKinsey que je ne connaissais pas : Help wanted: The future of work in advanced economies. L’étude est plus large que les seuls effets du numérique sur l’emploi, mais elle aborde spécifiquement ce point dans un chapitre.

Je continue avec une série d’articles très fouillés (comme toujours) d’InternetActu (série tjrs en cours apparemment puisque je n’ai pas trouvé l’article 3/3 !) :

Continuons avec la 7ème édition des Entretiens du nouveau monde industriel qui s’est tenue les 16 et 17 décembre 2013 sur le thème du “nouvel âge de l’automatisation”. De nombreuses interventions ont abordé la question de l’emploi. InternetActu en a fait un résumé dans cet article Travail : l’automatisation en question. On trouve également les captations vidéos des interventions sur le site des ENMI, rubrique “Archive des sessions”.

Larry Page s’est également exprimé sur ce sujet dans cet article du Financial Time. Selon lui, il est évident que les robots et les logiciels vont finir par faire une multitude de tâches mieux que les humains, et donc finalement les remplacer à ces fonctions. Mais selon lui, il faut voir cela de manière positive : il y voit une opportunité de libérer du temps pour que nous vivions mieux. Mais il ne détaille absolument pas le fondement économique de cette nouvelle organisation du temps !

On peut aussi noter cette citation de Bill Gates, en forme de sonnette d’alarme :  « Le remplacement des chauffeurs, serveurs et infirmières par les logiciels progresse. Au fil du temps, la technologie va réduire la demande de jobs, particulièrement dans les métiers moins qualifiés… Dans 20 ans, la demande sur de nombreuses qualifications sera substantiellement plus basse. Je ne pense pas que les gens aient intégré cela dans leur modèle mental » (source).

Bertrand Duperrin, dans son blog, s’est également exprimé à plusieurs reprises sur le sujet :

Puisqu’on parle des livres d’Andrew McAfee et Erik Brynjolfsson, vous pouvez aussi visionnez plusieurs vidéos d’eux :

Are droids taking our jobs?, une première conférence TED d’Andrew McAfee, en 2012 :

 

What will future jobs look like?, une deuxième conférence TED d’Andrew McAfee, en 2013 :

 

Erik Brynjolfsson a également eu droit à sa conférence TED en 2013 : The key to growth? Race with the machines

 

Enfin, vous pouvez les écouter tous les deux réunis dans cette interview à propos du livre The second machine age.

Dans un article récent intitulé Les robots volants feront-ils bientôt l’inventaire ?, L’Atelier BNP Paribas relatait récemment le projet de chercheurs de l’Institut Fraunhofer de Dortmund de construire les drones capables de faire les inventaires dans les entrepôts à la place des humains. Le projet s’intitule InventAIRy.

Quelques semaines plus tôt, L’Atelier BNP Paribas s’était fait l’écho d’une étude conduite par le Boston Consulting Group, The rise of Robotics, dans laquelle le cabinet donnait ses prévisions en termes d’augmentation massive des investissements des entreprises dans la robotique et par voie de conséquence d’accroissement massif du nombre de robots dans les entreprises.

L'augmentation des investissements en matière de robotique

L’augmentation des investissements en matière de robotique

L’étude pointe également sur les tâches de plus en plus variées et élaborées que remplissent les robots (notamment dans cette infographie). On y trouve également cet intéressant tableau des principaux fabricants de robots dans le monde :

Les principaux fabricants de robots dans le monde

Les principaux fabricants de robots dans le monde

Parmi les fabricants de robots, on trouve Amazon, à la suite du rachat de Kiva systems en 2012. Or, l’e-commerçant a justement beaucoup communiqué voici quelques jours autour de ses fameux robots utilisés dans les entrepôts. Voici quelques articles à ce sujet :

Je pense qu’il faut également lire dans la même perspective tous les effets d’annonce d’Amazon sur les drones. C’est la même stratégie d’exploration du monde de la robotique pour mieux en tirer parti.

En comparaison, on sait que le taux de robotisation des entreprises françaises est bien moins élevé qu’il ne l’est en Allemagne ou aux Etats-Unis. Une situation problématique à plus d’un titre, même si on devine les réticences qu’il peut y avoir derrière en termes d’emploi. Pour remédier à cela, la Banque Publique d’Investissement (BPI) avait annoncé en début d’année 2014 le déblocage de 300 millions d’euros de prêts bonifiés destinés à financer l’investissement des entreprises dans la robotique. On peut lire à ce propos l’article de Numérama : La BPI va aider les industries françaises à recruter des robots.

La France, sous-robotisée

La France, sous-robotisée

Dans ce contexte, la Harvard Business Review se demande What Happens to Society When Robots Replace Workers?

Une question diablement intéressante évidemment et sur laquelle je reviendrai (je garde donc de côté plusieurs articles évoquant cette question… hihi !!).

Une question particulièrement cruciale dans notre pays quand on sait que, selon une étude conduite par Commission Européenne et TNS Sofres en 2012 (pdf), les français sont les européens les plus pessimistes sur l’impact social de la robotique, comme nous le rapporte cet article de Numérama : 74 % des Français craignent que les robots détruisent de l’emploi.

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Une perception qui s’ancre profondément dans notre histoire, comme le rappelle Laetitia Strauch, chercheuse à l’Institut de l’entreprise, dans une tribune sur le site Slate, La France contre les robots? Faire entrer le pays dans la troisième révolution industrielle. Elle évoque en effet le texte de Georgre Bernanos La France contre les robots paru en 1947 !! Elle appelle évidemment à un changement de perception complet pour miser sur l’innovation et la créativité plutôt que sur le refus et le sur-place.

 

 

The Paris Tech Guide, pour tout savoir sur… the Paris Tech Scene !

Dans la continuité de mon précédent article, je partage avec vous la présentation ci-dessous de The Family. Elle dresse un panorama bigrement bien fait des principaux acteurs de l’écosystème des start-ups parisiennes, incroyablement dynamique actuellement ! Il n’y a pas vraiment de chiffres qui répondent aux questions de mon précédent articles mais on y trouve (notamment) rassemblées les principales start-ups françaises qui ont réussi. Bonne lecture !

 

Comment se développent les startups françaises ?

Le jour viendra-t-il où on pourra dire, non plus : “Heureux comme Dieu en France !”, mais : “Heureux comme une start-up en France » ? Il faut dire que depuis quelques années, avec l’avènement de l’économie numérique, les startups accaparent l’attention de tous : de l’Etat et des collectivités, qui y voient une aubaine pour résoudre tous les maux économiques (chômage, compétitivité, croissance…), des entreprises installées, qui se demandent si elles doivent en avoir peur ou comment en tirer parti, des investisseurs qui flairent le bon filon, ou bien encore de tous ceux qui veulent se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. Les médias s’en mêlent et les articles et sites web se multiplient à leur sujet. Chaque jour, on découvre de nouvelles start-ups fraîchement créées. Les incubateurs se multiplient. Les événements et concours pullulent. Mais que ressort-il de tout cela finalement ? Que deviennent toutes ces start-ups ? Se développent-elles ? Deviennent-elles des « grown ups », comme on dit dans le jargon ? Trouvent-elles leur marché ? Créent-elles de l’activité ?

J’ai essayé de trouver sur internet des réponses à ces questions. J’avoue que c’est loin d’être évident. Voici, question par question, les réponses que j’ai trouvées.

Combien y a-t-il de start-ups en France ?

Autant le dire franchement, je n’ai pas trouvé de réponse officielle, claire ou précise à cette question. Je ne sais pas s’il en existe une, mais dans son Guide des Startups High-Tech en France, édition 2014, Olivier Ezratty écrit :

“La question est souvent posée : combien de startups a-t-on en France ? S’il se créé plusieurs centaines de milliers de TPE en France chaque année, toutes ne sont pas des startups. Sont des startups les TPE innovantes qui se lancent avec un produit susceptible de générer une croissance très rapide avec de fortes économies d’échelle. Les startups doivent le plus souvent faire appel à du financement pour créer leur produit et conquérir des marchés. Sans financement, leur croissance est généralement très lente. Il y avait 4500 TPE labellisées « Jeunes Entreprises Innovantes » selon BpiFrance (en 2013) et en tout, 10 000 entreprises innovantes. Les flux sont importants avec chaque année de nombreux entrants, des sortants par le bas (fermeture), par le milieu (startups qui deviennent des boites de services) ou par le haut (startups qui deviennent des PME ou sont acquises par des grands groupes).

Et le numérique ? Il représente au moins la moitié de ces startups. On a donc en gros 5000 startups dans le numérique en France. Plus ou moins 2000…” 

(Guide des Startups High-Tech en France, Olivier Ezratty, Mars 2014, p34)

« 5000, plus ou moins 2000… », c’est clair, non ? 😦

On devrait peut-être créer une start-up dont le business consisterait justement à compter combien il y a de start-ups en France et comment elles évoluent ??!!

En tous cas, ce qui est intéressant, au passage, dans le propos d’Olivier Ezratty par rapport au sujet de cet article, c’est qu’il rappelle brièvement la définition d’une startup, en l’occurrence une entreprise naissante mais destinée à une croissance rapide et un fort développement. On ne crée pas une startup pour rester 5 salariés et avoir seulement quelques clients en Val d’Oise (ou ailleurs…). On voit plus large… D’où le point de départ de cet article : qu’en est-il du développement de ces startups françaises ? Réussissent-elles ?

Pour ce faire une idée plus précise, on peut aussi changer d’échelle et passer au niveau des villes. Cet article indique par exemple que Paris, qui est clairement l’épicentre de la création de start-ups en France, abriterait 3000 start-ups alors que Londres, pourtant auto-proclamée « capitale européenne du numérique », n’en abriterait que 2000 ! Autre info à mettre dans la balance : le projet d’incubateur de la Halle Freyssinet envisage d’abriter un millier de start-ups (source). On peut aussi comparer avec d’autres pays, par exemple Israël, dont plusieurs sources, dont cet autre article, disent qu’elle possède environ 5000 startups.

Quoi qu’il en soit, pour mieux situer ces chiffres, on peut rappeler qu’il existe en France selon l’INSEE (chiffres 2011) :

  • 3 millions de microentreprises (<10 salariés), soit 95,4% des entreprises et 20% des salariés
  • 138 000 PME (<250 salariés), qui embauchent 28% des salariés
  • 5 000 entreprises de taille intermédiaire (ETI), qui représentent 22% des salariés,
  • et 243 grandes entreprises qui emploient à elles seules 30 % des salariés !
Répartition des chiffres clés (nombre de salariés, CA, etc.) par types d'entreprises en France.

Répartition des chiffres clés (nombre de salariés, CA, etc.) par types d’entreprises en France.

La question que je me pose est donc : dans quelle proportion et à quelle vitesse les startups gravissent ces différents échelons ?

Combien s’en crée-t-il chaque année ?

Concernant cette question, voici ce que j’ai trouvé : Dans son Analyse trimestrielle des deals startups, qui analyse l’évolution des startups en France entre un trimestre et celui correspondant de l’année précédente, le site web MyFrenchStartup, indique (si je comprends bien le chiffre) qu’il y aurait 3400 start-up supplémentaires en France au 1er trim. 2014 par rapport 1er trim. 2013. Est-ce le différentiel entre les deux totaux, incluant donc aussi bien les disparitions de start-up que les créations, ou le nombre de start-ups créées ? Je ne sais pas. En tous cas, le chiffre est de 4200 supplémentaires au 2ème trim. 2014 par rapport au 2ème trim. 2013. Et 4400 au 3ème trimestre 2014 par rapport au 3ème trimestre 2013. On constaterait donc une augmentation du nombre de start-ups en France, et un rythme de création qui lui-même s’accroît.

A moins que ce chiffre ne soit le nombre global de start-ups référencées par MyFrenchStartup ? Ce qui le rapprocherait du chiffre de 5000 cité par Olivier Ezratty ? J’avoue que ça n’est pas très clair…

Pour rappel et complément d’information, le plan de soutien aux start-ups lancé fin 2013 par le gouvernement autour du label « French Tech » et doté d’une enveloppe de 215 millions d’euros prévoyait de soutenir environ 1000 start-ups par an (source).

Comment se développent-elles ?

Dans une interview au Nouvel Observateur de décembre 2013, Fleur Pellerin déclarait : “On a eu dix ans de politique de droite, supposée être pro-entreprises, mais combien de champions technologiques ont émergé en France ? Zéro. Dans le même temps, aux Etats-Unis, une vingtaine de champions mondiaux se sont créés. (…) Ma conviction, c’est qu’il faut que les prochains champions du numérique puissent se créer et se monter en France.”  

Sous couvert de pique politique, ce propos fait le constat d’un manque de développement des start-ups en France ces dernières années. Pourtant, à défaut d’avoir un acteur de la taille des GAFA (mais qui d’autres que les Etats-Unis en a ?), la France a donné le jour à de belles pépites. Le Huffington Post en faisait justement l’inventaire dans un article de février 2014. Citons par exemple :

  • Dailymotion, né en 2005, la même année que YouTube, serait aujourd’hui le 31ème site le plus visité au monde avec 2,5 millions de vidéos visionnées chaque mois et des services en 16 langues.
  • Deezer, lancé en 2007, et dont Orange possède entre 8 et 9%, est l’un des leaders mondiaux de l’écoute de musique en streaming avec 2 millions d’abonnés payants et 20 millions d’inscrits dans 172 pays.
  • Criteo, fondé en 2005, aurait plus de 900 salariés pour un chiffre d’affaire de 444 millions d’euros et un bénéfice net de 1,4 million d’euros. Elle est côtée au NASDAQ depuis octobre 2013.
  • Lancé en 2004, Viadeo est le principal concurrent de LinkedIn avec 50 millions de membres dans le monde.
  • On pourrait aussi parler de Venteprivée.com, de Meetic, de Parrot, de Withings, et de bien d’autres encore…

En réalité, j’ai donc bien peur qu’il y ait eu plus de politique que d’objectivité dans le propos de Fleur Pellerin cité plus haut.

Pour autant, derrière les locomotives que je viens de citer, que deviennent les autres startups ?

Pour s’en faire une idée, on peut consulter le Baromètre de la performance économique et sociale des startups numériques en France, que publient chaque année depuis 3 ans, EY et France Digitale. Pour l’édition de juin 2014, EY a interrogé 116 start-ups sur leurs données 2012-2013.

Qu’y découvre-t-on ? Tout d’abord, que “les start-up numériques française sont en bonne santé”. En effet, selon les auteurs, les start-ups interrogées affichent une hypercroissance avec un chiffre d’affaires total en hausse de 43%. Leur croissance est portée par un fort développement à l’international avec 39% de leur chiffre d’affaires réalisé en dehors de la France en 2013, ce qui représente une augmentation de 100% par rapport à 2012. Par ailleurs, 24% des sociétés ont déjà des « capital-risqueurs » étrangers à leur capital.” Elles seraient également “créatrices d’emplois puisque leurs effectifs ont augmenté de 22% avec 7 566 emplois créés en 2013 contre 6 190 en 2012. 91% des emplois sont des Contrat à Durée Indéterminée (CDI). 50% des effectifs totaux sont portés par les sociétés ayant un chiffre d’affaires inférieur à 50 millions d’euros.”

Côté financement, les résultats sont plus mitigés. EY publie également un Baromètre du capital risque en France. On constate que les montants levés diminuent depuis 3 semestres :  445 M€ levés en 188 opérations au 1er semestre 2014 contre 487 M€ levés en 177 opérations au 2e semestre 2013 et 488 M€ en 211 opérations au 1er semestre 2013.

Avec de telles chiffres, la France se place malgré tout en 3ème position en Europe pour les montants investis (12% du total européen), derrière le Royaume-Uni (27%) et l’Allemagne (19%), et en 2ème position en nombre d’opérations (15%), derrière le Royaume-Uni (25%) mais devant l’Allemagne (13%).

Selon EY, “le secteur du digital (services Internet et logiciels) représente à lui seul 46% du montant total investi et concentre 60% des opérations.”

Ces chiffres vont dans le même sens que ceux de MyFrenchStartup, dans son Analyse trimestrielle des deals startups, déjà citée. L’étude constate en effet une baisse du nombre de levées de fonds : 91 au 3ème trim. 2014 soit -25% par rapport au 3ème trim 2013; 115 au 2ème trim. 2014 soit -20% par rapport au 2ème trim 2013; 101 au 1er trim. 2014 soit -19% par rapport au 1er trim 2013;

Même chose pour les acquisitions : 7 au 3ème trim. 2014 soit -56% par rapport au 3ème trim 2013; 16 au 2ème trim. 2014 soit -16% par rapport au 2ème trim 2013; 13 au 1er trim. 2014 comme au 1er trim 2013;

Les choses sont plus mitigées pour le montant global levé : 194 millions d’euros au 3ème trim. 2014 contre 224 au 3ème trim 2013; 322,2 millions d’euros au 2ème trim. 2014 contre 278,4 millions d’euros au 2ème trim 2013; 164,8 millions d’euros au 1er trim. 2014 contre 183,5 au 1er trim 2013;

Pour compléter ces chiffres avec une vision individuelle sur telle ou telle start-up, on peut se reporter aux Résultats des startups du web français, que publie régulièrement Le Journal du Net. Dans son édition 2014, le site a comparé les résultats 2013-2012 de plus de 80 start-ups réparties en 6 secteurs différents. L’édition 2011 est également accessible.

Autre indicateur, encore plus parlant selon moi : chaque année, Deloitte dresse la liste des 500 startups qui connaissent la croissance la plus rapide sur les 5 dernières années, en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient. En 2014, pour la cinquième année consécutive, les entreprises françaises sont les plus nombreuses dans le classement EMEA avec 86 entreprises (près d’une sur 5) ! Et pour la troisième année de suite, la première est une entreprise française  : Weezevent se classe première avec 43 202% de croissance de son CA sur 5 ans ! En 2013, Ymagis s’était classée première avec 59 096% de croissance de son CA sur 5 ans, Talensoft 7ème, Synox Group 15ème, etc. Et en 2012, Criteo était arrivé premier avec un taux de croissance de plus de 200 000% ! L’entreprise est aujourd’hui cotée au NASDAQ.

Autre indicateur encore : Dans le cadre de son projet Startup Genome, la société Startup Compass a publié en 2012 un rapport intitulé Startup Ecosystem Report (pdf) dans lequel elle classe les 20 villes les plus attractives au monde pour la création et le développement de startups. Paris arrive à la 11ème place, mais se classe 4ème relativement à l’indice de performance qui « évalue la performance et le rendement potentiel des start-ups dans un écosystème donné, en tenant compte de variables telles que le revenu, la croissance de l’emploi, et la croissance potentielle des sociétés dans cet écosystème ». La ville se classe également 9ème sur l’indice de soutien qui « mesure la qualité du réseau de soutien à l’écosystème, y compris la présence de mentorat, de prestataires de services et de sources de financement ». Ces deux classements tendent à penser que les start-ups se développent plutôt mieux à Paris qu’ailleurs et qu’elles y ont un environnement relativement favorable. Ce que le rapport souligne en indiquant que le classement de Paris est lié « en grande partie à sa distribution saine des startups à travers les quatre premières étapes du cycle de vie des start-ups« .

Dernier indicateur : le CES de Las Vegas. Côté startups, on peut crier Cocorico ! En effet, pour sa prochaine édition, début 2015, il y aura dans l’Eureka Park, la section dédiée spécifiquement aux startups, 66 exposants français sur 294 au total, soit presque un quart (source : Le Figaro). La délégation française arrive ainsi en deuxième position derrière les Etats-Unis et leur 160 startups, mais devant les 16 stands israéliens et les 7 exposants britanniques. Il en va par contre tout autrement si l’on considère le salon dans sa totalité : sur les 3561 exposants, 1604 sont américains, 1006 chinois et il y a seulement 106 français. Et le Figaro de préciser : “La France fait en revanche bonne figure parmi les délégations européennes: il n’y a que 40 exposants allemands et 34 britanniques.”

Vue sous cet angle, Fleur Pellerin a donc raison ! Mais pourquoi cette situation ?

Selon Laurent Halfon, analyste chez Deloitte, interrogé par L’Expansion : « On se rend compte que les entreprises qui réussissent le mieux sont celles qui se sont basées sur des niches technologiques, comme c’est le cas pour Criteo ou Ymagis. Ainsi que celles qui se tournent le plus rapidement vers l’international »

De son côté, le consultant Xavier Dalloz déplore dans Les Echos : « En France, côté techno, on est presque l’égal des Américains et on sait créer des start-up innovantes. Mais on a du mal à les développer et elles sont souvent rachetées trop tôt pour une bouchée de pain. A nous les coûts – dont la formation – aux autres les profits ! »

Concernant le rachat des startups françaises par des sociétés étrangères, on peut lire Nos start-ups se font racheter, est-ce si grave ?

Certains regrettent aussi qu’elles ne puissent pas entrer en Bourse facilement en France : « On peut regretter que des pépites françaises comme Criteo soient obligées d’aller se faire coter aux Etats-Unis car il n’y a pas d’équivalent d’un Nasdaq en Europe », relevait dans cet article l’Association française des éditeurs de logiciels et solutions internet.

Pour Ludovic Le Moan, PDG de Sigfox : « On a plein de gens compétents, mais on manque d’ambition » (source). Lui, semble en tous cas en avoir pour son entreprise, qui se développe en Espagne, en Grande-Bretagne et nourrit de grandes ambitions mondiales, surtout après avoir recruté Anne Lauvergeon. Sigfox serait d’ailleurs en passe de lever 100 millions d’euros d’investissement après en avoir déjà levé 15 en début d’année !

Le critère des levées de fond peut d’ailleurs être évoqué pour voir si les entreprises se développent. Pour le premier semestre 2014, les plus grosses levées de fond sont les suivantes :

  • 74 millions d’euros pour Sarenza, fondée en 2005, 150 millions d’euros de CA en 2013, 200 salariés dans 26 pays.
  • 73 millions d’euros pour Blablacar, qui revendique 8 millions de membres dans 12 pays.
  • 23,5 millions d’euros pour Withings, 80 salariés.

Concernant le CES de Las Vegas, Les Echos prolongent la pensée du PDG de Sigfox en précisant : “Nombre des jeunes pousses de l’Eureka Park n’y seraient pas allées sans qu’on leur paye le billet.”

Selon Jean Mizrahi, PDG d’Ymagis, interrogé par L’Expansion : « Il y a de vrais problèmes en France. Une fois franchi le cap des 50 salariés, il devient beaucoup plus compliqué pour un entrepreneur de faire face à toutes ses obligations. Nous prenons aussi en pleine figure un code du travail de 3500 pages, sans oublier un système fiscal coûteux et d’une extrême complexité ». Et L’Expansion de poursuivre : « En d’autres termes, la France brillerait par sa capacité à lancer des projets d’avenir, ambitieux, mais aurait beaucoup plus de difficultés à inscrire ces « success stories » dans la durée. »

C’est aussi ce que constate Philippe Lemoine interrogé dans Libération : “Il existe en France une génération d’entreprises créées par des gens plus jeunes, qui ont intégré l’importance du numérique. L’enjeu c’est qu’elles aient remplacé la moitié du CAC 40 d’ici vingt ans. Aujourd’hui, combien de nos 100 plus grandes entreprises ont moins de 30 ans ? Une : Free. En Europe il y en a 9, contre 63 aux Etats-Unis.

Finalement, ce que précise ici Philippe Lemoine, c’est que cette situation n’est pas propre à la France, mais commune à l’Europe. Or, c’est exactement ce qu’indiquait Henri Seydoux, fondateur et PDG de Parrot, en janvier 2014, dans l’interview ci-dessous, filmée au CES 2014 :

Les exemples de Dassault Systèmes et Gemalto sont intéressants. Celui de Nokia également éclairant.

Je termine là-dessus avec le sentiment de ne pas avoir pu répondre précisément à ma question à ce stade… Je reviendrais donc très certainement sur cette question, très riche et intéressante pour essayer de mieux y répondre. Mais n’hésitez pas à me filer vos sources d’infos sur le sujet si vous en avez ! Merci d’avance ! 🙂

Quelle est la contribution du numérique à l’économie française ? (suite et fin)

(lire la 1ère partie de cet article)

3. Quelle est la part du numérique dans l’emploi ?

La contribution du numérique à l’emploi est certainement le chiffre qui suscite le plus de débats, tant il est au cœur d’enjeux politiques et sociaux.

Si je me réfère encore au chiffre mis en avant par le Conseil National du Numérique (CNN) lors du récent lancement de la contribution nationale pour la République numérique, le chiffre qui fait référence est celui du bilan du Plan France Numérique 2012-2020, qui prévoyait, en 2012, que le numérique participerait à la création de 450 000 emplois entre 2010 et 2015. Ce chiffre est identique à celui du rapport de McKinsey en 2011.

Dans son rapport de 2011, McKinsey indiquait en effet qu’en 2009 “la filière internet occupait 1,15 millions d’emplois directs, indirects et induits” et précisait : “En l’espace de 15 ans, Internet a permis la création nette de 700 000 emplois, soit un quart du total des créations nettes d’emplois en France sur cette période.” McKinsey prévoyait qu’internet contribuerait “à la création nette d’environ 450 000 emplois directs et indirects à l’horizon 2015.”

Selon Wikipedia, ces chiffres ont été “contestés par l’association MUNCI qui, en s’appuyant sur des statistiques publiques, affirme que l’économie numérique a créé moins de 300 000 emplois sur cette période. » (wikipedia)

Mais de quoi parlent ces trois sources ? Le CNN parle « du numérique », McKinsey 2011 parle de « la filière internet », tandis que Wikipedia, faisant référence à MUNCI, parle de « l’économie numérique ». Tout cela n’est pas très clair.

Dans son rapport de 2014, Mc Kinsey essaie d’avoir une vision plus précise et indique :

“Nos analyses indiquent que le secteur numérique fournit – soit de manière directe, soit de manière indirecte ou induite – entre 1,5 et 2 millions d’emplois en France, soit plus de 6 % du total de l’emploi salarié. Plus précisément :

  • Les secteurs coeurs du numérique emploient directement 880 000 personnes. Ces emplois représentent 3,3 % du total de l’emploi salarié en France. La programmation informatique, le conseil et les activités informatiques associées en constituent la plus grande part (40 %), suivis par les télécommunications (20 %).
  • A cet ensemble s’ajoutent entre 700 000 et 1 million d’emplois indirects et induits, soit 2,9 % à 4,4 % de l’emploi salarié. Les emplois indirects sont ceux générés par les activités numériques dans des secteurs qui fournissent des biens ou services consommés par les entreprises du secteur. La logistique en constitue un bon exemple, qui voit son activité tirée par le e-commerce. Les emplois induits existent quant à eux grâce à l’activité économique engendrée par les employés du secteur numérique via leurs salaires. Nous estimons que ces effets indirects et induits correspondent à un multiplicateur compris entre 1,8 et 2,2 pour chaque emploi direct du numérique.

Au final, la part des emplois du numérique dans le total de l’emploi est inférieure au poids du numérique dans le PIB total. Autrement dit, le secteur numérique est moins intensif en emplois que la moyenne des autres secteurs. Cela traduit le fait que les emplois du numérique affichent une productivité moyenne plus élevée.”

Pourtant, toujours selon McKinsey, le numérique serait malgré tout “un « secteur » une fois et demi plus pourvoyeur d’emplois que l’agro-alimentaire par exemple.”

Quoi qu’il en soit, le dernier point du long paragraphe précédent soulève une vraie question : le numérique crée-t-il vraiment des emplois, non seulement en lui-même, mais également dans la société dans son ensemble ?

Les opinions se déchirent sur le sujet.

a) Commençons par les optimistes. Ils ont souvent une approche sectorielle et/ou à court terme.

Courant 2014, alors que les chiffres du chômage ne cessent de s’aggraver, le magazine de Microsoft Regard sur le numérique consacre plusieurs articles à la question :

    • 23 juin : Innovantes, créatrices d’emploi : les start-ups françaises en ont sous le pied.
      • Cet article cite une étude de EY et France Digitale auprès de 116 start-ups qui auraient créé 1376 emplois en un an, dont 90% de CDI.
    • 29 juillet : Les métiers du numérique, meilleur vivier pour lutter contre le chômage
      • Cet article en cite un autre de Capital qui rappelle que « 100 000 postes sont créés chaque année en Europe dans le secteur du numérique ». Il indique également que “selon la Commission Européenne, 900 000 postes seront à pourvoir en 2015 dans ce secteur dans l’ensemble de l’Union”, tandis que “le Syntec numérique en prévoit quant à lui 38 000 d’ici à 2018” en France.
    • 21 août : Chômage : le numérique à la rescousse ?
      • Cet article indique que “le secteur du numérique recrute massivement : le Syntec Numérique, qui représente plus 1 250 entreprises du monde du numérique, émet chaque année 20 000 à 30 000 offres d’emploi, dont 10 000 en création nette. Un chiffre d’autant plus intéressant que 93% de ces offres concernent des CDI.”

Plus récemment, Frenchweb citait également le Syntec Numérique, selon qui les éditeurs de logiciels auraient créé 10 000 emplois en 2012 et 2013, pour un nombre total de 107 437 emplois actifs.

Début Août 2014, dans un rapport sur l’impact économique de l’App Store, Apple indiquait de son côté que son magasin d’applications mobile aurait contribué à créer directement 500 000 emplois en Europe depuis sa création en 2008 (source).

En début d’année, RTL s’était alliée avec Syntec Numérique pour organiser une journée de l’emploi. Dans un article écrit pour présenter l’événement et intitulé Le numérique, un secteur créateur d’emploi, on peut lire que “le numérique pourrait créer 35.000 emplois en France d’ici à 2018” et que “34 000 recrutements sont attendus en France en 2014”.

Dans un article intitulé Étude : comment le numérique crée de l’emploi en Europe le site RégionsJob évoque l’enquête « High-Technology Employment in the European Union » publiée en décembre 2013, par Maarten Goos, Ian Hathaway, Jozef Konings et Marieke Vandeweyer de l’Université catholique de Louvain en Belgique. Il précise :

“Entre l’an 2000 et 2011, l’emploi numérique a progressé partout en Europe. Les emplois du secteur ont augmenté de 20% sur la période, contre 8% pour l’ensemble des emplois. (…) la France n’est pas à la traîne : 3,2 millions d’emplois sont directement concernés, soit 12,4% de l’ensemble des postes en activité. Entre 2000 et 2011, l’emploi numérique a progressé de 25%, un chiffre à comparer avec les 12% de croissance globale de l’emploi en France sur la période. “

Pendant ce temps, le site Cafeine.tv prépare quant à lui une émission autour de la question Le Cloud peut-il aider à renverser la courbe du chômage ?

Or, justement, le 13 octobre on apprenait que la Commission européenne venait de signer un partenariat public-privé (PPP) avec un consortium d’industriels dans le but d’injecter 2,5 milliards d’euros dans les technologies du Cloud et du Big Data pour « permettre aux fournisseurs européens de conquérir jusqu’à 30% du marché mondial de la donnée » et “déboucher sur la création de 100 000 nouveaux emplois d’ici à 2020”.

Quels que soit le détail de ces chiffres, ils défendent tous la même idée : les entreprises du secteur numérique (c’est-à-dire les Sociétés de service numérique (ex-SSII), les éditeurs informatiques, les pure-players du e-commerce, les startups technologiques, les société de conseil informatique, etc.) créent de l’emploi. A titre personnel, étant donné le contexte de développement du numérique dans les affaires et dans la société, je serai tenté de dire : « Encore heureux ! C’est le moins qu’on puisse en attendre ! » Pourtant, plusieurs paramètres peuvent inquiéter :

  • En premier lieu, la remarque faite par McKinsey et déjà citée plus haut : « La part des emplois du numérique dans le total de l’emploi est inférieure au poids du numérique dans le PIB total. Autrement dit, le secteur numérique est moins intensif en emplois que la moyenne des autres secteurs. Cela traduit le fait que les emplois du numérique affichent une productivité moyenne plus élevée. »
  • En second lieu, on trouve également des sources qui indiquent des chiffres négatifs en matière de création d’emploi dans le secteur numérique, comme nous allons le voir tout de suite !

b) A côté de ces voix optimistes ou volontaristes, d’autres plus discordantes se font entendre. Elles ont souvent une vision plus globale et à plus long terme.

C’est le cas d’Olivier Ezratty, qui l’année dernière a consacré à cette question un billet de blog très détaillé intitulé Les faux-semblants de l’emploi dans le numérique. Olivier Ezratty considère que l’étude de McKinsey de 2011 a été “commanditée par Google France” (En tous cas, Google a “soutenu” cette étude, comme le document l’indique p4) et qu’elle a servi ensuite une “campagne de communication” visant à promouvoir l’emploi dans le numérique. Il note, en se réjouissant du résultat mais en regrettant la manière (c’est ce qu’on devine), que “l’étude a été reprise à l’envie” ensuite, et que “la campagne de communication a bien fonctionné puisqu’elle a servi à justifier tout un tas d’actions plutôt bien vues pour accompagner les entreprises du secteur et notamment les startups.”

Pour autant, Olivier Ezratty rappelle que l’association MUNCI a critiqué ces chiffres en fournissant des estimations moitié moindre. Il cite plusieurs autres sources allant dans le même sens. A lire son article, on comprend que la difficulté de la question vient de savoir ce que l’on mesure. On le voit notamment lorsqu’il en vient à citer des statistiques de l’INSEE :

“Je suis allé à la source de ces données : la base ALISSE de l’INSEE. Qu’indique-t-elle ? Que sur la période 2008 à 2012, les emplois dans le numérique ont baissé ! –1% dans les télécoms (c’est avant l’effet Free Mobile), –6% dans les services informatiques, –8% dans l’édition de logiciels et –2% dans la publicité, une catégorie qui abrite surement les nombreuses agences de conseil qui intègrent peu ou prou du numérique dans leur valeur ajoutée. Ici, l’effet n’est probablement pas sectoriel mais simplement lié à la crise économique post-Lehman. Mais ces données contredisent les sources du Syntec que sont le BIPE et pôle emploi. C’est probablement lié aux contours flous de certains secteurs du numérique et aux nombreuses manières de segmenter les entreprises dans leurs différents métiers.”

Des chiffres qui se contredisent, d’autres qui sont flous alors même qu’on est ici dans une optique clairement sectorielle : comment peut-on se faire une idée précise dans ces conditions ?

De la querelle des chiffres micro…

Cette querelle des chiffres, on la retrouve parfaitement résumée dans cet article de l’Usine digitale.

.. à une vision plus long terme et macro

En l’absence de données plus sûres et plus précises de la part des organismes nationaux (services publics ou syndicats), la manière la plus intéressante de prendre les choses me semble être d’avoir une vision plus large et à plus long terme, comme celle que l’on retrouve chez plusieurs chercheurs que cite Olivier Ezratty. C’est notamment le cas de Marc Giget, selon qui le numérique détruit d’abord des emplois (sur certains métiers ou secteurs) avant d’en recréer (sur de nouveaux métiers ou secteurs). Marc Giget prolonge en cela les travaux de Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, deux chercheurs de la MIT Sloan School of Management, que cite également Olivier Ezratty. Il résume ainsi leur pensée :

“Ils expliquent comment les technologies numériques ont créé un solde négatif d’emploi, principalement au détriment des emplois moyennement qualifiés de la classe moyenne. Ne restent que des emplois fortement qualifiés (ceux des industries du numérique) et des emplois faiblement qualifiés (que l’on ne peut pas facilement remplacer par des machines et des logiciels). Et les emplois créés dans la première catégorie (dont les fameux 300 000 de la Silicon Valley) ne suffisent pas du tout à compenser les pertes de millions d’emplois dans la classe moyenne. Des pertes qui ne s’expliqueraient pas seulement pas la délocalisation des usines en Asie mais par l’augmentation de la productivité dans les services liés aux usages du numérique.”

Pour en savoir plus sur les travaux de Brynjolfsson et McAfee :

Ou d’autres similaires :

  • Jaron Lanier, prospectiviste de Microsoft Research, dans son ouvrage “Who Owns the Future”

La dernière pierre à ce lourd édifice a été posée tout récemment par le cabinet Roland Berger Consulting, qui estime, dans son étude Les classes moyennes face à la transformation digitale, que le numérique pourrait supprimer jusqu’à 3 millions d’emplois en France à l’horizon 2025, non seulement dans la production de biens matériels, mais aussi dans les services !

Cette étude très intéressante mérite qu’on s’y arrête un instant.

Premier point : l’étude analyse l’impact de la digitalisation de l’économie sur l’emploi. Son champ d’étude est donc large et non sectoriel. Par « digitalisation de l’économie », Roland Berger Consulting désigne « la révolution digitale, qui a commencé avec l’essor d’Internet dans les années 2000, et qui est aujourd’hui unanimement qualifiée de « troisième révolution industrielle ». L’intérêt de l’étude est notamment de replacer cette « révolution » dans une perspective historique :

« Comme les deux précédentes (celle de la vapeur au XIXe siècle, et celle du moteur à explosion associé à la télétransmission au XXe siècle), elle
constitue une transformation radicale des modes de production, qui a ensuite des effets en cascade sur l’ensemble de l’organisation économique et sociale. A chaque révolution industrielle, les facteurs de production (le capital mobilisé, le travail à accomplir) changent de nature. La révolution digitale se caractérise par une extension sans précédent des possibilités d’automatisation, qui interroge la place de l’homme dans les processus de production, voire de décision.

Les grandes tendances technologiques qui sous-tendent la révolution digitale ouvrent un nouveau cycle de destruction créatrice, dont on voit déjà les prémisses, en France aussi bien que dans les autres économies développées.

Parmi elles, l’informatique avancée permet d’automatiser des tâches que l’on croyait jusqu’à peu préservées, car nécessitant réflexion ou réactivité à l’imprévu. »

Selon Roland Berger Consulting, le critère clé d’impact de la « révolution numérique » sur l’emploi est donc « ses possibilités d’automatisation » qui ouvrent « un nouveau cycle de destruction créatrice ».

Plus précisément, Roland Berger Consulting pointe du doigt « trois grands types d’applications qui auront dans les années à venir un impact important sur le marché de l’emploi à travers les gains de productivité qu’ils génèrent » :

  • L’informatique avancée ou décisionnelle (Big Data, Cloud, machine learning…)
  • Les objets connectés
  • La robotique avancée, qui inclut les drones, les véhicules autonomes, etc.

Roland Berger Consulting rappelle ensuite que « jusqu’ici et lors des vagues d’automatisation précédentes, les métiers du secteur industriel, plutôt peu qualifiés, étaient les plus concernés » par les pertes d’emploi. Il faut bien se rendre compte qu’entre 1980 et 2012, « les gains de productivité ont représenté 64% des réductions d’emplois industriels, soit 1,4 millions d’emplois, loin devant les délocalisations ou le renforcement de la concurrence internationale » !

Or, non seulement « cette tendance se poursuit aujourd’hui, et les métiers « historiquement automatisables » continuent d’être de plus en plus menacés », mais par ailleurs,  « des emplois qualifiés, à fort contenu intellectuel sont maintenant concernés. La frontière qui sépare les métiers automatisables des autres ne recoupe plus la distinction « manuel » / « intellectuel » comme c’était le cas jusqu’ici. Ce qui rend une tâche automatisable à l’heure du digital, c’est avant tout son caractère répétitif, qu’elle soit manuelle ou intellectuelle. Ainsi, des métiers dont l’essentiel des tâches sont répétitives et nécessitent peu de décision, bien que qualifiés, sont déjà concernés par l’automatisation. A l’inverse, les tâches préservées de l’automatisation sont celles qui requièrent de la créativité, du sens artistique, ou de l’intelligence sociale et du contact humain, qu’elles se rapportent à un métier manuel ou intellectuel, peu ou bien qualifié ».

Les métiers susceptibles d'être fortement informatisés et automatisés selon Roland Berger Consulting

Les métiers susceptibles d’être fortement informatisés et automatisés selon Roland Berger Consulting

Sur cette base, le cabinet estime que 42% des emplois français sont potentiellement automatisables d’ici 20 ans ! Il s’empresse cependant de préciser « qu’il s’agit, par cette approche, de mesurer un risque : tout le potentiel d’automatisation ne se réalisera pas » en raison notamment des arbitrages économico-politiques qui auront lieu. D’où finalement le chiffre déjà cité plus haut de 3 millions d’emplois réellement menacés. Mais le cabinet précise là encore « qu’il s’agit là d’une perte « brute » qui ne prend pas en compte l’émergence de nouvelles activités et de nouveaux métiers, non plus que l’effet retour
en lien avec les gains de productivité (qui stimule par ailleurs l’économie, sous certaines conditions) ».

En effet, puisqu’il s’agit d’un processus de destruction créatrice, le numérique ne se limite pas à détruire des emplois : il en crée également, soit en permettant le développement de certains secteurs existants, doit en créant de nouveaux métiers. Dès lors, Roland Berger Consulting précise : « Tout l’enjeu repose donc sur la capacité de l’économie française à produire les nouvelles activités qui se substitueront à celles où les gains de productivité ont réduit le nombre d’emploi, de manière similaire à la substitution de l’industrie par les services au XXème siècle ».

Sur ce point, « quatre grands domaines se développent particulièrement et profitent pleinement de la révolution digitale. Le domaine de l’environnement, celui de la performance des entreprises, de la relation client, et bien sûr des nouvelles technologies elles-mêmes, qui portent ces transformations. Mais les emplois créés ne se substitueront pas aux emplois détruits, ni en termes de compétences requises, ni en termes de positionnement sur la chaîne de valeur, ni même en termes de répartition géographique. C’est pourquoi la transformation digitale est porteuse d’un risque de déstabilisation des grands équilibres économiques, sociaux et géographiques ».

Pour Roland Berger Consulting, ce sont les classes moyennes qui vont le plus subir ces mutations. En effet, contrairement à la précédente vague d’automatisation qui avait détruit des emplois dans l’industrie pour en créer dans le tertiaire, ce qui avait permis le développement des classes moyennes, la révolution numérique va quant à elle en détruire également dans le tertiaire.

Au-delà de la recomposition des emplois en termes de compétences, de positionnement sur la chaîne de valeur ou de répartition géographique, qu’en sera-t-il de la balance finale en termes de volume d’emplois ?

Sur ce point Roland Berger Consulting imagine deux scénario. Le premier est celui d’une réaction inadaptée ou trop faible de l’Etat et des entreprises. C’est le cas par exemple si « le soutien public tend à s’orienter vers les activités déclinantes, ce qui reviendrait à ponctionner les acteurs économiques les plus performants pour soutenir les secteurs matures, en perte de vitesse. (…) Dans ce contexte, les entreprises tendront à adopter des stratégies d’adaptation « par le bas » face au resserrement du pouvoir d’achat des classes moyennes. (…) Dans un tel scénario, les dividendes liés à l’automatisation ne se réalisent pas ». D’où « d’insuffisantes créations d’emplois liés au numérique, qui ne compensent pas les destructions d’emplois. »

Le second scénario est celui qui doit permettre à la France de réussir sa transformation digitale. Selon Roland Berger Consulting, il doit passer par une série de mesures telles que :

  • « Soutien à la R&D et amélioration de la coopération entre recherche publique et privée pour accélérer le rythme de mise sur le marché de l’innovation ».
  • « Renforcement de l’intégration européenne, de manière à accroître l’accès des innovations à un marché suffisant en taille pour en accroître le développement ».
  • Adaptation du système de formation initial, pour ne plus, par exemple, « séparer fortement les métiers techniques et de « back-office » et les métiers de
    contact humain et de relation commerciale ».
  • Renforcement de la mobilité de la main d’oeuvre
  • Investissement dans les infrastructures numériques
  • Soutien à l’investissement des entreprises et montée en gamme du positionnement de celles-ci

Et si on fait tout ça, il se passe quoi ? Selon Roland Berger Consulting : « Nous estimons que l’impact d’un tel scénario est en mesure de compenser les destructions d’emplois liées à la numérisation. On ne propose néanmoins pas de chiffrer ces créations d’emplois dans la mesure où, au-delà des phénomènes technologiques, de nombreuses variables exogènes au sujet rentrent en compte ».

Bon, on était sur le point de se réjouir, mais finalement, tout cela est très très loin d’être gagné… Je reviendrai donc dans de prochains articles sur cette question.

 

 

Quelle est la contribution du numérique à l’économie française ?

“Le logiciel dévore le monde” ! Depuis que Marc Andreesen, dans un article du Wall Street Journal d’Août 2011, a utilisé cette formule pour décrire l’impact du numérique sur l’économie, elle a fait florès ! Nombreux sont ceux, en effet, qui l’ont reprise ou déclinée pour décrire plus en détail l’impact, négatif ou positif, du numérique sur certains secteurs d’activité tels que la musique, l’hôtellerie, les taxis, etc. Tout cela est maintenant bien documenté. Mais s’il est une chose qui échappe encore au consensus, c’est la mesure économique chiffrée du phénomène dans son ensemble : Quelle place prend exactement le numérique dans l’économie, et notamment dans l’économie française ? A quelle hauteur contribue-t-il au PIB, à la croissance, aux emplois ? Quand on cherche des réponses à ces questions, on trouve assez facilement des chiffres sectoriels, qui décrivent ce que représente un ensemble d’entreprises dont l’activité est considérée comme numérique. Mais la manière dont le numérique s’immisce dans les autres secteurs et en bouscule le marché (c’est le sens de la formule d’Andreessen) est encore très peu documentée. Les organismes publics ou privés qui mesurent l’économie le reconnaissent d’ailleurs eux-mêmes. Vous trouverez en tous cas dans la suite de cet article (qui sera en deux parties) les résultats de mes recherches pour l’économie française…

1. Quelle est la part du numérique dans l’économie française ?

“5,2% du PIB français en 2010”, tel est le chiffre le plus souvent cité par les pouvoirs publics. Il est issu du rapport de l’inspection générale des finances (IGF) publié en janvier 2012 et intitulé Le soutien à l’économie numérique et à l’innovation (pdf). Ce chiffre a été repris depuis par le Conseil National du Numérique (CNN) lors du récent lancement de la contribution nationale pour la République numérique : “Le numérique occupe une place essentielle dans l’économie française. Il représente 5,2% du PIB français en 2010 (Rapport IGF, 2012).”

On trouve le même chiffre dans le Plan France Numérique 2012-2020, publié en novembre 2011, sans que la source soit mentionnée.

Dans son rapport, l’IGF est cependant encore plus précise puisqu’elle considère en réalité que l’impact du numérique sur l’économie française va bien au-delà de ce chiffre de 5,2%, pour se répartir en fait selon 4 strates d’impacts, comme l’illustre le schéma ci-dessous :

Les 4 strates d'impact du numérique sur l'économie selon l'IGF

Les 4 strates d’impact du numérique sur l’économie selon l’IGF

Voilà une première illustration chiffrée de la formule de Marc Andreessen ! Le calcul de l’IGF met en effet l’accent non pas tant sur le développement d’un secteur d’activité en particulier que sur l’impact de ce secteur sur tous les autres.

Pour autant, quelques mois après la publication du rapport de l’IGF, Nicolas Colin et Pierre Collin, estiment dans leur rapport intitulé Mission d’expertise sur la fiscalité de l’économie numérique (pdf) que la part du numérique est certainement plus élevée encore, en termes de valeur ajoutée et de fiscalité, dans la mesure où, selon eux, le mode de calcul de l’IGF :

  • “méconnaît les effets de la diffusion du numérique dans tous les secteurs de l’économie” (p.5)
  • “ignore la valeur ajoutée créée à l’étranger sur les marchés à plusieurs faces caractéristiques de l’économie numérique” (p.6)
  • et “appréhende mal les composantes pourtant centrales de la création de valeur dans l’économie numérique”. (p.6)

Je vous invite à consulter ce rapport dont le titre ne doit pas rebuter les non-spécialistes car il est passionnant !

Auparavant, en mars 2011, l’institut McKinsey avait publié un rapport intitulé « Impact d’internet sur l’économie française«  qui indiquait que la “filière internet”, à laquelle le rapport se limitait, avait contribué à hauteur de 3,2% au PIB français en 2009, pour une valeur de 60 milliard d’euros. Et McKinsey de préciser : “En valeur ajoutée, la filière internet pèse d’ores et déjà davantage que des secteurs clés de l’économie française comme l’énergie, les transports ou encore l’agriculture.” (source)

Pour situer cette part de la “filière internet” par rapport aux autres secteurs, voici la répartition sectorielle du PIB français en 2010 (source Wikipedia) :

Répartition sectorielle du PIB français en 2010

Répartition sectorielle du PIB français en 2010

Evidemment, la « filière internet » n’est pas présente telle quelle dans le graphique ci-dessus. Par “filière internet”, McKinsey entendait “les activités de télécommunication via IP, les activités informatiques (matériel et logiciel) liées à internet et les activités économiques ayant le Web pour support, tels que le e-commerce ou la publicité en ligne”. (idem)

McKinsey précisait également que l’on pouvait voir des effets indirects d’internet au-delà des 60 milliards d’effets directs : “A cette contribution directe s’ajoutent les effets indirects d’Internet sur l’accroissement du PIB, qui correspondent aux 28 milliards d’euros en 2009 d’achats de biens et services qui, bien que réalisés dans les réseaux physiques de distribution, ont été facilités, préparés ou déclenchés par une recherche préalable en ligne de la part des consommateurs. Il est à noter que 75 % de la valeur ajoutée apportée au PIB français par Internet proviennent de l’usage du Web par les entreprises des secteurs traditionnels de l’économie, contre un quart pour les « pure players » du Web.” (idem)

Le même rapport estimait que la part du numérique dans le PIB 2010 serait de 3,7% pour un montant de 72 milliards d’euros. Il avançait même des prévisions pour 2015 : “Une prévision relativement prudente conduit à anticiper une valeur ajoutée de la filière de l’ordre de 130 milliards d’euros en 2015, soit 5,5% du PIB de cette année là.”

En 2014, McKinsey a publié un nouveau rapport intitulé Accélérer la mutation numérique des entreprises : un gisement de croissance et de compétitivité pour la France”, qui s’intéresse quant à lui à la part du numérique dans son ensemble, donc de manière plus large que le simple internet du rapport de 2011.

La comparaison du "numérique" tel que l'étudie McKinsey en 2014, et de la "filière internet" telle que le cabinet l'étudiait en 2011.

La comparaison du « numérique » tel que l’étudie McKinsey en 2014 et de la « filière internet » que le cabinet étudiait en 2011.

Selon ce rapport, en 2013, “la valeur ajoutée générée par le numérique représente 113 milliards d’euros soit 5,5 % du PIB français, soit davantage que le secteur des services financiers (4,8 % du PIB), et en phase de rattrapage avec celui de la construction (6,3 % du PIB). (…) Les canaux d’information numériques (Internet fixe et mobile) influencent aussi les achats hors ligne, pour un montant proche de 80 milliards d’euros en 2013.”

Comparée aux autres pays, la France occupe une position moyenne sur ce point : “En termes de contribution du numérique au PIB total, la France n’occupe qu’une position de milieu de tableau au sein d’un groupe de 13 pays constitué des membres du G8 et d’économies émergentes ou pionnières du numérique (Brésil, Chine, Corée du Sud, Inde et Suède). Elle se classe en 2013 en 8ème position au sein de cet échantillon, soit un rang équivalent à celui qu’elle occupait en 2010.” (McKinsey 2014)

Classement des pays selon le poids du numérique dans le PIB (McKinsey)

Classement des pays selon le poids du numérique dans le PIB (McKinsey)

Comme dans son rapport de 2011, qui évoquait les effets indirects à ajouter aux effets directs d’internet, McKinsey identifie dans ce rapport 2014 « des surplus de valeur pour les entreprises et les particuliers que les technologies numériques génèrent au-delà de leur poids dans le PIB et l’emploi ». Le cabinet précise : « Une partie seulement de la valeur créée par les activités numériques se trouve comptabilisée dans le PIB. Ainsi, le montant du PIB numérique ne rend pas compte du poids croissant des canaux numériques dans les échanges B2B. Le commerce inter-entreprises réalisé via des sites Web ou messages EDI est proche de 400 Md € en France. » (idem)

De manière plus ambiguë, McKinsey identifie des surplus de valeur ajoutée pour les particuliers à travers des gains de pouvoir d’achat issus des achats sur internet ou de l’usage de services gratuits en ligne. Le cabinet précise en effet : « Les gains de pouvoir d’achat générés par le numérique sont réinjectés dans l’économie, et se traduisent par des revenus de 7,7 Md € pour les entreprises installées dans le pays (après prise en compte du taux d’épargne et du solde commercial). Ces dernières bénéficient aussi d’autres gains, notamment de productivité (7 % sur les dernières années selon une récente étude menée sur les
compagnies françaises). » (idem)

Finalement, selon McKinsey, l’ensemble de la valeur créée par le numérique dans l’économie se décompose comme l’indique le graphique ci-dessous :

Le calcul de l'impact total du numérique dans l'économie française selon McKinsey

Le calcul de l’impact total du numérique dans l’économie française selon McKinsey

Enfin, comme dans le rapport de 2011, McKinsey y va également en 2014 de ses prévisions pour les années à venir :

“Selon le scénario de base des projections que nous avons réalisées, la contribution du numérique au PIB français continuera de croître régulièrement, tirée par la diffusion croissante des technologies numériques : elle devrait ainsi atteindre 6 % en 2016 (soit 135 milliards d’euros) et 7 % en 2020 (soit 180 milliards d’euros). Dans deux scénarios plus ambitieux, cette contribution pourrait atteindre 9,7 % en 2020 (250 milliards d’euros) si la France se hissait au même niveau que le groupe des 5 pays les plus performants en matière de numérique, et même 10,8 % (280 milliards d’euros) si la France égalait le pays le plus performant : le Royaume-Uni.”

Ce qui donne les tableaux suivants :

Synthèse des chiffres de McKinsey dans ses deux études

Synthèse des chiffres de McKinsey dans ses deux études

Retenons de tous ces chiffres que si la filière numérique (qui représente les entreprises dont le numérique est l’activité principale = vision sectorielle) est déjà conséquente et s’accroît régulièrement, le véritable impact du numérique est bien plus large, mais aussi bien plus diffus et difficile à cerner, comme on le voit à travers les approches différentes mais tout aussi incertaines, de l’IGF, de Collin & Colin ou encore de McKinsey.

2. Quelle est la contribution du numérique à la croissance française ?

Sur ce point, c’est le chiffre du rapport McKinsey de 2011 qui semble faire référence. Dans ce rapport, McKinsey indiquait : “Depuis l’an 2000, la contribution d’internet à la croissance de l’économie française s’est accélérée : 10% au cours des 15 dernières années, 20% sur la période 2005-2009, et 25% entre 2009 et 2010.”

C’est ce chiffre de 25% qui a été repris par le CNN lors du récent lancement de la contribution nationale pour la République numérique : “Le numérique contribue au quart de la croissance de l’économie française, soit près de 72 milliards d’euros.”

Mais là aussi, la question de la mesure se pose, comme on le constate à la lecture du texte L’impact de l’économie numérique (pdf) de Lemoine, Lavic et Zajac (Medef), qui essaient de montrer que la participation du numérique à la croissance est dans une certaine mesure plus important encore que 25% si l’on veut bien regarder tous les effets de l’usage du numérique dans les entreprises.

Voilà pour aujourd’hui. Nous verrons dans la seconde partie de cet article les estimations ô combien discutées qui sont faites de la contribution du numérique à l’emploi !