Transformation digitale des entreprises : où en est-on ? – Sept. 2014

Je profite de quelques publications et événements récents ou à venir pour aborder cette vaste question de la transformation digitale des entreprises. Si je précise la date dans le titre, c’est parce que la même question pourra se poser d’ici quelques mois. Et nous aurons alors l’occasion de voir le chemin parcouru entre temps.

C’est d’ailleurs ce que proposent également les deux premières publications dont je vais vous parler : un bilan annuel de la transformation digitale des entreprises.

Le classement de la transformation digitale des entreprises du CAC 40

Innovation et digital à la Une d'Enjeux Les Echos de septembre 2014

Innovation et digital à la Une d’Enjeux Les Echos de septembre 2014

La première publication en est pourtant à sa première édition, mais elle s’annonce comme récurrente, faisons lui confiance sur ce point. Il s’agit du Classement de la maturité digitale des entreprises du CAC 40, réalisé par le magazine Enjeux Les Echos à l’initiative de Gilles Babinet, Digital Champion représentant la France auprès de la Commission Européenne. Il a été publié dans le numéro de septembre du magazine.

Cette démarche me paraît intéressante à plus d’un titre. Tout d’abord, à ma connaissance, elle est inédite en France sur ce panel d’entreprises. Elle a par ailleurs été conduite par un groupe d’experts dont la diversité est intéressante. Le spectre des questions posées me semble ensuite particulièrement intéressant. Je regrette juste sur ce point que Enjeux Les Echos n’en donne pas la liste complète, mais juste les grands chapitres. On peut aussi émettre des doutes sur le fait qu’il s’agisse d’une enquête déclarative et non d’un audit externe des entreprises. Mais je pense que l’intérêt n’est pas dans le classement comptable qui en résulte et la place précise de chaque entreprise. Certaines n’ont d’ailleurs pas répondu (il y a eu 32 réponses). Certaines réponses n’ont peut-être pas été exhaustives. Peu importe. Là n’est pas la question. Je ne m’attarderai d’ailleurs pas ici sur la position de telle ou telle entreprise. Voici par contre les points qui me paraissent particulièrement intéressants à noter :

  • Le classement ne montre aucune domination d’un secteur d’activité particulier : industriels, services, distribution, technologies… la répartition est assez homogène a première vue. Il n’y a donc pas de fatalité ou à l’inverse de position privilégiée pour engager plus ou moins efficacement une transformation digitale. Le classement ne laisse pas apparaître non plus que la nécessité de le la transformation s’impose plus à tel secteur qu’à d’autres. On peut juste noter au passage que le CAC 40 ne possède aucune entreprise nativement digitale. Elles sont donc toutes logées à la même enseigne sur ce point.
  • Je suis intuitivement assez d’accord avec Enjeux Les Echos lorsqu’ils déclarent que “nos champions sont encore loin des performances des meilleurs mondiaux”. Dommage qu’ils n’étayent pas cela par des chiffres ou des faits. Ceci dit, je ne suis pas sûr qu’ils existent. C’est pourtant le type même de classement qui serait très intéressant à réaliser. En tous cas, au-delà de cette comparaison entre les entreprises françaises, le retard de celles-ci sur d’autres grandes entreprises internationales, est à lui seul un facteur qui doit booster leur transformation.
  • Le magazine ne s’arrête pas beaucoup sur les arguments qui expliquent la nécessité de la transformation numérique. Il évoque juste l’« avantage numérique » décrit par Capgemini et le MIT Center for Digital Business dans un rapport de 2013 (pdf). Pour aller vite sur ce sujet, je dirai juste que la nécessité économique doit être au coeur de la stratégie de transformation. Dit comme ça, ça peut paraître évident, mais c’est pourtant loin d’être toujours le cas. Combien de mouvements ont été initiés, voire tentés, pour d’autres motifs, pas toujours clairement rattachés au projet business de l’entreprise. Tantôt (souvent) cela venait de la com ou du marketing, qui ne voyaient que par leur biais. Tantôt (plus rarement) cela venait d’une volonté de “faire de l’Entreprise 2.0”, sans que cela soit bien rattaché au projet business. Bref, pour bien faire, l’entreprise doit au contraire repenser toute sa stratégie business à l’aune de l’économie numérique. C’est cette analyse qui apportera des réponses différentes pour chacun en termes de rythme, d’organisation, d’actions à entreprendre, etc. Les travaux de Nicolas Colin, par exemple, positionnent bien la réflexion à avoir à ce stade. D’ailleurs, Thierry Happe, le fondateur de Netexplo et membre du comité souligne que la maturité des entreprises augmente sur ce sujet : “Alors que les sociétés françaises étaient surtout dans la communication jusqu’en 2012, elles sont désormais entrées dans le dur, à la fois pour conserver et conquérir des marchés, et rester en phase avec les nouveaux usages des clients et des salariés ».
  • Les différentes contributions aux articles esquissent également les contours d’une démarche type à suivre pour engager cette transformation efficacement. Je reviendrai plus longuement sur cette question de la méthode quand je parlerai des autres publications, qui sont plus prolixes sur ce point. Je note juste que Demba Diallo, directeur associé d’Innhotep, insiste sur l’intérêt pour les entreprises de commencer par un audit structuré dont la grille de lecture du classement d’Enjeux Les Echos pourrait fournir un bon modèle : “En matière de transformation numérique, les entreprises ont besoin de se livrer à des benchmarks structurés, à la fois aux niveaux transversal, sectoriel et des métiers, et également par rapport aux concurrents internationaux. Il s’agit d’identifier des illustrations concrètes, dont on peut observer l’impact sur des critères stratégiques (avantage concurrentiel renforcé, fiabilité opérationnelle accrue, satisfaction supérieure des clients, etc.). Pour les entreprises du CAC 40, la comparaison doit se faire avec les grands groupes mondiaux référents, réputés pour avoir réussi leur transition digitale avec des contraintes similaires, et avec les pure players, chez qui elles peuvent puiser l’inspiration, la vision, et la prospective » (source)Il faut noter également que l’article Transformation numérique : les plus belles initiatives du CAC 40 offre un beau panorama d’initiatives, présentées selon la grille de lecture de l’étude. Elles offrent un premier niveau de benchmark et montrent aussi qu’en matière de transformation numérique, l’imagination est au pouvoir et la créativité un atout majeur.
  • Ce classement et les articles associés sont d’ailleurs publiés dans un numéro d’Enjeux Les Echos consacré à l’innovation. Ce point est d’importance tant aujourd’hui la transformation digitale passe par la capacité des entreprises à innover, et tant la capacité des entreprises à innover passe par les infinies possibilités de nouveaux marchés, de nouveaux produits, de nouveaux process, de nouveaux modes d’organisation que permet le digital. Il y a donc là un cercle vertueux entre l’innovation et la transformation orientées vers le business qui donne son sens à une gestion de l’entreprise dans l’économie numérique.
  • Voilà. Je vous invite donc à vous procurer le magazine ou à en lire les principaux articles en ligne tant ils sont riches d’enseignements et d’informations.

L’état de la transformation digitale des entreprises selon Altimeter Group

La deuxième publication est le rapport The 2014 State of Digital Transformation publié par Altimeter en juillet. Ce rapport fait lui même suite à un précédent document intitulé “Digital Transformation: Why and How Companies are Investing in New Business Models to Lead Digital Customer Experiences (DCX)” qui expliquait la vision d’Altimeter sur le pourquoi et le comment de la transformation digitale des entreprises. En ce qui concerne le pourquoi, le rapport met clairement l’accent sur la nécessité d’inscrire la transformation dans un business model qui intègre l’économie numérique et qui vise à optimiser l’expérience client via le digital. On est sur la même ligne que ce que je disais plus haut. En ce qui concerne le comment, Altimeter montre là encore la maturité qui va croissante sur le sujet au sein des cabinets de conseil.

Les éléments clés d'une démarche de transformation digitale selon Altimeter

Les éléments clés d’une démarche de transformation digitale selon Altimeter

Mais tout ça c’est, c’est de la théorie. Et quand on passe à la pratique, c’est une autre paire de manches. A ce sujet, le rapport publié en juillet nous ramène sur terre. Il montre que si la quasi totalité des entreprises interrogées (88%) dit être engagée dans une transformation digitale, la compréhension de ce que cela signifie varie beaucoup d’une entreprise à l’autre, voire au sein d’une même entreprise. Pire même : le rapport pointe du doigt le décalage entre la vision des dirigeants sur leur transformation digitale et les réponses détaillées qui montrent que très peu d’entreprises (25% seulement) ont une compréhension claire du parcours client et des points de contacts digitaux. Altimeter souligne que si des efforts sont clairement engagés par les entreprises, ils manquent encore d’une approche coordonnée, d’une vision holistique et d’une conduite approfondie des actions clés, notamment la compréhension de l’expérience client. Ce à quoi les entreprises répondent que le principal défi auquel elles sont confrontées est le changement de culture qu’implique la transformation digitale : nouvelles cultures, nouvelles manières de travailler et de penser, nouvelle organisation, nouvelles compétences requises… Autant de freins à une conduite rapide et agile de la transformation. On rejoint là le point que soulignait Gilles Babinet à travers son étude :

“Ce que ce classement a voulu mesurer, c’est la capacité du CAC 40 à muter. La prise de conscience est réelle dans nos grandes entreprises. Mais elles doivent encore adapter leur culture : elles sont souvent très hiérarchisées et hermétiques aux méthodes de travail plus transversales, et mal à l’aise pour travailler en mode ou avec des start-ups. Elles restent peu ouvertes à des notions comme l’innovation ouverte (open innovation), l’innovation transdisciplinaire, les méthodes de travail flexibles, pourtant très efficaces. Elles ont une bonne agilité technologique mais des écosystèmes et une culture digitale à la traîne.” (source)

Les 5 leviers de la transformation digitale des entreprises selon David Fayon et Michaël Tartar

Pour les aider, David Fayon et Michaël Tartar proposent une méthode qui se veut à la fois une grille de lecture pour auditer régulièrement son niveau de maturité digitale et ses progrès en la matière, et une méthode pour avancer et définir sa stratégie. Ils détaillent cela dans un livre à sortir le 3 octobre, intitulé Transformation digitale, 5 leviers pour l’entreprise.

Le livre de David Fayon et Michaël Tartar

Le livre de David Fayon et Michaël Tartar

Ils y décrivent notamment 5 profils d’entreprises selon la manière et l’ampleur avec laquelle elles conduisent leur transformation digitale :

  • Les attentistes : Ce sont les plus nombreux. Leur compréhension de ce qu’est la transformation digitale et de l’intérêt qu’elle revêt pour eux n’est pas encore aboutie. Attention : certains meurent d’attendre (ex. Kodak) ! Même si ce n’est pas une fatalité immédiate pour tous.
  • Les impressionnistes : Ce sont “les faussaires de la transformation digitale”, ceux qui, pour “soigner leur image” ou par maladresse, jouent des effets d’annonce (ex : la nomination d’un Chief Digital Officer, l’ouverture d’une page Facebook) sans se poser les bonnes questions ou se remettre réellement en cause.
  • Les externalisateurs : Ce sont ceux qui se disent « le digital, ce n’est pas mon métier » et qui créent par exemple une filiale digitale plutôt que de repenser le business model de l’entreprise elle-même.
  • Les intégrateurs : Eux, à l’inverse, se digitalisent en rachetant des start-ups, ce qui peut être intéressant si la greffe prend et engage ensuite toute entreprise. Mais c’est là le vrai défi.
  • Les transformateurs : Ils mettent en oeuvre l’approche la plus mature, mais donc aussi la plus difficile, qui consiste à passer au crible du digital toutes les composantes de l’entreprise et de son activité.

Ces derniers sont le modèle qui offre le plus de performance. Pour pouvoir l’atteindre, les auteurs proposent 5 leviers :

  • L’organisation : Elle doit être agile pour favoriser la culture du partage et la rapidité d’exécution.
  • Les collaborateurs : Ils doivent incarner cette même agilité par l’auto-apprentissage, la collaboration, le partage d’information, leur engagement pour leur marque sur internet.
  • La technologie et l’innovation : Les choix d’architecture (APIs ouvertes, Cloud, Open Data, etc.), de software, de devices sont cruciaux aussi bien pour l’expérience client que pour le travail dans l’entreprise.
  • Les produits et les services : Conception, design, marketing digital, nouveaux processus de distribution priment.
  • L’environnement de l’entreprise : L’e-réputation et la stratégie d’influence sont cruciales et trop peu utilisées.

Pour chaque levier, le livre fournit une série de critères déterminants et de questions à se poser pour les atteindre. Pour l’organisation par exemple, les auteurs identifient cinq critères discriminants que sont : la stratégie numérique, la gouvernance, l’implantation des activités numériques, les ressources humaines et le management. Et chaque critère peut avoir ses sous-critères. Pour le management par exemple, ce sont : “le style de management (1) ; la veille, l’intelligence économique et le partage (2) et enfin les modalités de gestion des compétences innovantes et non récurrentes (3)”.

Vous me direz que ce livre s’ajoute à la longue liste des méthodes déjà développées par des cabinets tels qu’Altimeter, Cap Gemini, Gartner, McKinsey, Forrester, etc. Mais je pense qu’en la matière on n’en a jamais trop, comme le montre l’étude d’Altimeter dont je parlais plus haut, à propos de la situation de beaucoup d’entreprises qui ne savent ni vers où aller ni comment y aller !

Quelques articles pour en savoir plus sur le livre de Fayon et Tartar :

La transformation digitale au sommaire du HubForum Paris 2014

HubForum Paris 2014

HubForum Paris 2014

Une autre approche consiste à assister aux événements dédiés à cette question. ça tombe bien puisque la prochaine édition du HubForum Paris, la 5ème, qui se déroulera les 8 et 9 octobre prochain, aura justement pour thème cette année “Connect, Transform or Die!”. Dans une interview à ce sujet, Emmanuel Vivier, organisateur de l’événement, explique qu’il présentera à cette occasion le modèle de roadmap du Hub Institute, dont il est le cofondateur :

« Notre roadmap propose cinq étapes pour réussir sa transformation digitale. Cet outil doit permettre à tous les départements d’une entreprise de bien définir le scope de cet enjeu pour comprendre comment leur propre problématique s’inscrit en parallèle de celle des autres départements. La roadmap doit permettre à une entreprise de s’organiser et de prioriser les différentes actions à mener. La première étape consiste à réaliser un benchmark, la deuxième à définir une stratégie : De quoi parle-t-on ? Sur quoi souhaitons-nous nous concentrer ? Par quels moyens ? La troisième correspond à une phase de tests, d’expérimentations. La quatrième relève du déploiement. Il faut alors accompagner les équipes, faire face à certaines peurs et certaines résistances. Il s’agit plus ici d’un challenge culturel que technologique. La dernière étape consiste à prendre en compte les retours d’expérience pour affiner la stratégie. La logique du digital veut que l’adaptation soit permanente par le biais de processus itératifs. »

Emmanuel Vivier modère ce que j’évoquais plus haut sur la situation des entreprises françaises par rapport à leurs homologues étrangères : “On ne peut pas faire de généralités. Les entreprises françaises sont en avance sur certains sujets et en retard sur d’autres. Leur problème, c’est qu’elles sont dans le « wait and see ». Elles ne prennent pas de risques et évitent de montrer qu’elles se trompent. Dans d’autres pays, notamment en Asie, on est plus opportuniste, et dans le « test and learn ». On préférera prendre un risque plutôt que de perdre une opportunité.”

En parallèle du HubForum, le Hub Institute organise également du 2 au 12 octobre la deuxième édition de l’Innovation Week, un événement qui réuni pendant une semaine, dans toute la France, les acteurs et les “clients” de l’innovation digitale autour d’événements tels que des workshops, des conférences, des hackathons, des concours de développement, etc. Pour l’anecdote, je note à cette occasion que plusieurs événements auront lieu dans ce lieu atypique de co-working rural qu’est La Mutinerie Village, située dans un village du Perche !

Voilà ! Comme vous pouvez le constater, on ne chôme pas en France sur le sujet de la transformation digitale. Et c’est tant mieux parce que le chantier est vaste et le besoin fort. Espérons d’ailleurs que cela porte ses fruits le plus vite possible et le plus possible !

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3 réflexions sur “Transformation digitale des entreprises : où en est-on ? – Sept. 2014

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