Comment se développent les startups françaises ?

Le jour viendra-t-il où on pourra dire, non plus : “Heureux comme Dieu en France !”, mais : “Heureux comme une start-up en France » ? Il faut dire que depuis quelques années, avec l’avènement de l’économie numérique, les startups accaparent l’attention de tous : de l’Etat et des collectivités, qui y voient une aubaine pour résoudre tous les maux économiques (chômage, compétitivité, croissance…), des entreprises installées, qui se demandent si elles doivent en avoir peur ou comment en tirer parti, des investisseurs qui flairent le bon filon, ou bien encore de tous ceux qui veulent se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. Les médias s’en mêlent et les articles et sites web se multiplient à leur sujet. Chaque jour, on découvre de nouvelles start-ups fraîchement créées. Les incubateurs se multiplient. Les événements et concours pullulent. Mais que ressort-il de tout cela finalement ? Que deviennent toutes ces start-ups ? Se développent-elles ? Deviennent-elles des « grown ups », comme on dit dans le jargon ? Trouvent-elles leur marché ? Créent-elles de l’activité ?

J’ai essayé de trouver sur internet des réponses à ces questions. J’avoue que c’est loin d’être évident. Voici, question par question, les réponses que j’ai trouvées.

Combien y a-t-il de start-ups en France ?

Autant le dire franchement, je n’ai pas trouvé de réponse officielle, claire ou précise à cette question. Je ne sais pas s’il en existe une, mais dans son Guide des Startups High-Tech en France, édition 2014, Olivier Ezratty écrit :

“La question est souvent posée : combien de startups a-t-on en France ? S’il se créé plusieurs centaines de milliers de TPE en France chaque année, toutes ne sont pas des startups. Sont des startups les TPE innovantes qui se lancent avec un produit susceptible de générer une croissance très rapide avec de fortes économies d’échelle. Les startups doivent le plus souvent faire appel à du financement pour créer leur produit et conquérir des marchés. Sans financement, leur croissance est généralement très lente. Il y avait 4500 TPE labellisées « Jeunes Entreprises Innovantes » selon BpiFrance (en 2013) et en tout, 10 000 entreprises innovantes. Les flux sont importants avec chaque année de nombreux entrants, des sortants par le bas (fermeture), par le milieu (startups qui deviennent des boites de services) ou par le haut (startups qui deviennent des PME ou sont acquises par des grands groupes).

Et le numérique ? Il représente au moins la moitié de ces startups. On a donc en gros 5000 startups dans le numérique en France. Plus ou moins 2000…” 

(Guide des Startups High-Tech en France, Olivier Ezratty, Mars 2014, p34)

« 5000, plus ou moins 2000… », c’est clair, non ? 😦

On devrait peut-être créer une start-up dont le business consisterait justement à compter combien il y a de start-ups en France et comment elles évoluent ??!!

En tous cas, ce qui est intéressant, au passage, dans le propos d’Olivier Ezratty par rapport au sujet de cet article, c’est qu’il rappelle brièvement la définition d’une startup, en l’occurrence une entreprise naissante mais destinée à une croissance rapide et un fort développement. On ne crée pas une startup pour rester 5 salariés et avoir seulement quelques clients en Val d’Oise (ou ailleurs…). On voit plus large… D’où le point de départ de cet article : qu’en est-il du développement de ces startups françaises ? Réussissent-elles ?

Pour ce faire une idée plus précise, on peut aussi changer d’échelle et passer au niveau des villes. Cet article indique par exemple que Paris, qui est clairement l’épicentre de la création de start-ups en France, abriterait 3000 start-ups alors que Londres, pourtant auto-proclamée « capitale européenne du numérique », n’en abriterait que 2000 ! Autre info à mettre dans la balance : le projet d’incubateur de la Halle Freyssinet envisage d’abriter un millier de start-ups (source). On peut aussi comparer avec d’autres pays, par exemple Israël, dont plusieurs sources, dont cet autre article, disent qu’elle possède environ 5000 startups.

Quoi qu’il en soit, pour mieux situer ces chiffres, on peut rappeler qu’il existe en France selon l’INSEE (chiffres 2011) :

  • 3 millions de microentreprises (<10 salariés), soit 95,4% des entreprises et 20% des salariés
  • 138 000 PME (<250 salariés), qui embauchent 28% des salariés
  • 5 000 entreprises de taille intermédiaire (ETI), qui représentent 22% des salariés,
  • et 243 grandes entreprises qui emploient à elles seules 30 % des salariés !
Répartition des chiffres clés (nombre de salariés, CA, etc.) par types d'entreprises en France.

Répartition des chiffres clés (nombre de salariés, CA, etc.) par types d’entreprises en France.

La question que je me pose est donc : dans quelle proportion et à quelle vitesse les startups gravissent ces différents échelons ?

Combien s’en crée-t-il chaque année ?

Concernant cette question, voici ce que j’ai trouvé : Dans son Analyse trimestrielle des deals startups, qui analyse l’évolution des startups en France entre un trimestre et celui correspondant de l’année précédente, le site web MyFrenchStartup, indique (si je comprends bien le chiffre) qu’il y aurait 3400 start-up supplémentaires en France au 1er trim. 2014 par rapport 1er trim. 2013. Est-ce le différentiel entre les deux totaux, incluant donc aussi bien les disparitions de start-up que les créations, ou le nombre de start-ups créées ? Je ne sais pas. En tous cas, le chiffre est de 4200 supplémentaires au 2ème trim. 2014 par rapport au 2ème trim. 2013. Et 4400 au 3ème trimestre 2014 par rapport au 3ème trimestre 2013. On constaterait donc une augmentation du nombre de start-ups en France, et un rythme de création qui lui-même s’accroît.

A moins que ce chiffre ne soit le nombre global de start-ups référencées par MyFrenchStartup ? Ce qui le rapprocherait du chiffre de 5000 cité par Olivier Ezratty ? J’avoue que ça n’est pas très clair…

Pour rappel et complément d’information, le plan de soutien aux start-ups lancé fin 2013 par le gouvernement autour du label « French Tech » et doté d’une enveloppe de 215 millions d’euros prévoyait de soutenir environ 1000 start-ups par an (source).

Comment se développent-elles ?

Dans une interview au Nouvel Observateur de décembre 2013, Fleur Pellerin déclarait : “On a eu dix ans de politique de droite, supposée être pro-entreprises, mais combien de champions technologiques ont émergé en France ? Zéro. Dans le même temps, aux Etats-Unis, une vingtaine de champions mondiaux se sont créés. (…) Ma conviction, c’est qu’il faut que les prochains champions du numérique puissent se créer et se monter en France.”  

Sous couvert de pique politique, ce propos fait le constat d’un manque de développement des start-ups en France ces dernières années. Pourtant, à défaut d’avoir un acteur de la taille des GAFA (mais qui d’autres que les Etats-Unis en a ?), la France a donné le jour à de belles pépites. Le Huffington Post en faisait justement l’inventaire dans un article de février 2014. Citons par exemple :

  • Dailymotion, né en 2005, la même année que YouTube, serait aujourd’hui le 31ème site le plus visité au monde avec 2,5 millions de vidéos visionnées chaque mois et des services en 16 langues.
  • Deezer, lancé en 2007, et dont Orange possède entre 8 et 9%, est l’un des leaders mondiaux de l’écoute de musique en streaming avec 2 millions d’abonnés payants et 20 millions d’inscrits dans 172 pays.
  • Criteo, fondé en 2005, aurait plus de 900 salariés pour un chiffre d’affaire de 444 millions d’euros et un bénéfice net de 1,4 million d’euros. Elle est côtée au NASDAQ depuis octobre 2013.
  • Lancé en 2004, Viadeo est le principal concurrent de LinkedIn avec 50 millions de membres dans le monde.
  • On pourrait aussi parler de Venteprivée.com, de Meetic, de Parrot, de Withings, et de bien d’autres encore…

En réalité, j’ai donc bien peur qu’il y ait eu plus de politique que d’objectivité dans le propos de Fleur Pellerin cité plus haut.

Pour autant, derrière les locomotives que je viens de citer, que deviennent les autres startups ?

Pour s’en faire une idée, on peut consulter le Baromètre de la performance économique et sociale des startups numériques en France, que publient chaque année depuis 3 ans, EY et France Digitale. Pour l’édition de juin 2014, EY a interrogé 116 start-ups sur leurs données 2012-2013.

Qu’y découvre-t-on ? Tout d’abord, que “les start-up numériques française sont en bonne santé”. En effet, selon les auteurs, les start-ups interrogées affichent une hypercroissance avec un chiffre d’affaires total en hausse de 43%. Leur croissance est portée par un fort développement à l’international avec 39% de leur chiffre d’affaires réalisé en dehors de la France en 2013, ce qui représente une augmentation de 100% par rapport à 2012. Par ailleurs, 24% des sociétés ont déjà des « capital-risqueurs » étrangers à leur capital.” Elles seraient également “créatrices d’emplois puisque leurs effectifs ont augmenté de 22% avec 7 566 emplois créés en 2013 contre 6 190 en 2012. 91% des emplois sont des Contrat à Durée Indéterminée (CDI). 50% des effectifs totaux sont portés par les sociétés ayant un chiffre d’affaires inférieur à 50 millions d’euros.”

Côté financement, les résultats sont plus mitigés. EY publie également un Baromètre du capital risque en France. On constate que les montants levés diminuent depuis 3 semestres :  445 M€ levés en 188 opérations au 1er semestre 2014 contre 487 M€ levés en 177 opérations au 2e semestre 2013 et 488 M€ en 211 opérations au 1er semestre 2013.

Avec de telles chiffres, la France se place malgré tout en 3ème position en Europe pour les montants investis (12% du total européen), derrière le Royaume-Uni (27%) et l’Allemagne (19%), et en 2ème position en nombre d’opérations (15%), derrière le Royaume-Uni (25%) mais devant l’Allemagne (13%).

Selon EY, “le secteur du digital (services Internet et logiciels) représente à lui seul 46% du montant total investi et concentre 60% des opérations.”

Ces chiffres vont dans le même sens que ceux de MyFrenchStartup, dans son Analyse trimestrielle des deals startups, déjà citée. L’étude constate en effet une baisse du nombre de levées de fonds : 91 au 3ème trim. 2014 soit -25% par rapport au 3ème trim 2013; 115 au 2ème trim. 2014 soit -20% par rapport au 2ème trim 2013; 101 au 1er trim. 2014 soit -19% par rapport au 1er trim 2013;

Même chose pour les acquisitions : 7 au 3ème trim. 2014 soit -56% par rapport au 3ème trim 2013; 16 au 2ème trim. 2014 soit -16% par rapport au 2ème trim 2013; 13 au 1er trim. 2014 comme au 1er trim 2013;

Les choses sont plus mitigées pour le montant global levé : 194 millions d’euros au 3ème trim. 2014 contre 224 au 3ème trim 2013; 322,2 millions d’euros au 2ème trim. 2014 contre 278,4 millions d’euros au 2ème trim 2013; 164,8 millions d’euros au 1er trim. 2014 contre 183,5 au 1er trim 2013;

Pour compléter ces chiffres avec une vision individuelle sur telle ou telle start-up, on peut se reporter aux Résultats des startups du web français, que publie régulièrement Le Journal du Net. Dans son édition 2014, le site a comparé les résultats 2013-2012 de plus de 80 start-ups réparties en 6 secteurs différents. L’édition 2011 est également accessible.

Autre indicateur, encore plus parlant selon moi : chaque année, Deloitte dresse la liste des 500 startups qui connaissent la croissance la plus rapide sur les 5 dernières années, en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient. En 2014, pour la cinquième année consécutive, les entreprises françaises sont les plus nombreuses dans le classement EMEA avec 86 entreprises (près d’une sur 5) ! Et pour la troisième année de suite, la première est une entreprise française  : Weezevent se classe première avec 43 202% de croissance de son CA sur 5 ans ! En 2013, Ymagis s’était classée première avec 59 096% de croissance de son CA sur 5 ans, Talensoft 7ème, Synox Group 15ème, etc. Et en 2012, Criteo était arrivé premier avec un taux de croissance de plus de 200 000% ! L’entreprise est aujourd’hui cotée au NASDAQ.

Autre indicateur encore : Dans le cadre de son projet Startup Genome, la société Startup Compass a publié en 2012 un rapport intitulé Startup Ecosystem Report (pdf) dans lequel elle classe les 20 villes les plus attractives au monde pour la création et le développement de startups. Paris arrive à la 11ème place, mais se classe 4ème relativement à l’indice de performance qui « évalue la performance et le rendement potentiel des start-ups dans un écosystème donné, en tenant compte de variables telles que le revenu, la croissance de l’emploi, et la croissance potentielle des sociétés dans cet écosystème ». La ville se classe également 9ème sur l’indice de soutien qui « mesure la qualité du réseau de soutien à l’écosystème, y compris la présence de mentorat, de prestataires de services et de sources de financement ». Ces deux classements tendent à penser que les start-ups se développent plutôt mieux à Paris qu’ailleurs et qu’elles y ont un environnement relativement favorable. Ce que le rapport souligne en indiquant que le classement de Paris est lié « en grande partie à sa distribution saine des startups à travers les quatre premières étapes du cycle de vie des start-ups« .

Dernier indicateur : le CES de Las Vegas. Côté startups, on peut crier Cocorico ! En effet, pour sa prochaine édition, début 2015, il y aura dans l’Eureka Park, la section dédiée spécifiquement aux startups, 66 exposants français sur 294 au total, soit presque un quart (source : Le Figaro). La délégation française arrive ainsi en deuxième position derrière les Etats-Unis et leur 160 startups, mais devant les 16 stands israéliens et les 7 exposants britanniques. Il en va par contre tout autrement si l’on considère le salon dans sa totalité : sur les 3561 exposants, 1604 sont américains, 1006 chinois et il y a seulement 106 français. Et le Figaro de préciser : “La France fait en revanche bonne figure parmi les délégations européennes: il n’y a que 40 exposants allemands et 34 britanniques.”

Vue sous cet angle, Fleur Pellerin a donc raison ! Mais pourquoi cette situation ?

Selon Laurent Halfon, analyste chez Deloitte, interrogé par L’Expansion : « On se rend compte que les entreprises qui réussissent le mieux sont celles qui se sont basées sur des niches technologiques, comme c’est le cas pour Criteo ou Ymagis. Ainsi que celles qui se tournent le plus rapidement vers l’international »

De son côté, le consultant Xavier Dalloz déplore dans Les Echos : « En France, côté techno, on est presque l’égal des Américains et on sait créer des start-up innovantes. Mais on a du mal à les développer et elles sont souvent rachetées trop tôt pour une bouchée de pain. A nous les coûts – dont la formation – aux autres les profits ! »

Concernant le rachat des startups françaises par des sociétés étrangères, on peut lire Nos start-ups se font racheter, est-ce si grave ?

Certains regrettent aussi qu’elles ne puissent pas entrer en Bourse facilement en France : « On peut regretter que des pépites françaises comme Criteo soient obligées d’aller se faire coter aux Etats-Unis car il n’y a pas d’équivalent d’un Nasdaq en Europe », relevait dans cet article l’Association française des éditeurs de logiciels et solutions internet.

Pour Ludovic Le Moan, PDG de Sigfox : « On a plein de gens compétents, mais on manque d’ambition » (source). Lui, semble en tous cas en avoir pour son entreprise, qui se développe en Espagne, en Grande-Bretagne et nourrit de grandes ambitions mondiales, surtout après avoir recruté Anne Lauvergeon. Sigfox serait d’ailleurs en passe de lever 100 millions d’euros d’investissement après en avoir déjà levé 15 en début d’année !

Le critère des levées de fond peut d’ailleurs être évoqué pour voir si les entreprises se développent. Pour le premier semestre 2014, les plus grosses levées de fond sont les suivantes :

  • 74 millions d’euros pour Sarenza, fondée en 2005, 150 millions d’euros de CA en 2013, 200 salariés dans 26 pays.
  • 73 millions d’euros pour Blablacar, qui revendique 8 millions de membres dans 12 pays.
  • 23,5 millions d’euros pour Withings, 80 salariés.

Concernant le CES de Las Vegas, Les Echos prolongent la pensée du PDG de Sigfox en précisant : “Nombre des jeunes pousses de l’Eureka Park n’y seraient pas allées sans qu’on leur paye le billet.”

Selon Jean Mizrahi, PDG d’Ymagis, interrogé par L’Expansion : « Il y a de vrais problèmes en France. Une fois franchi le cap des 50 salariés, il devient beaucoup plus compliqué pour un entrepreneur de faire face à toutes ses obligations. Nous prenons aussi en pleine figure un code du travail de 3500 pages, sans oublier un système fiscal coûteux et d’une extrême complexité ». Et L’Expansion de poursuivre : « En d’autres termes, la France brillerait par sa capacité à lancer des projets d’avenir, ambitieux, mais aurait beaucoup plus de difficultés à inscrire ces « success stories » dans la durée. »

C’est aussi ce que constate Philippe Lemoine interrogé dans Libération : “Il existe en France une génération d’entreprises créées par des gens plus jeunes, qui ont intégré l’importance du numérique. L’enjeu c’est qu’elles aient remplacé la moitié du CAC 40 d’ici vingt ans. Aujourd’hui, combien de nos 100 plus grandes entreprises ont moins de 30 ans ? Une : Free. En Europe il y en a 9, contre 63 aux Etats-Unis.

Finalement, ce que précise ici Philippe Lemoine, c’est que cette situation n’est pas propre à la France, mais commune à l’Europe. Or, c’est exactement ce qu’indiquait Henri Seydoux, fondateur et PDG de Parrot, en janvier 2014, dans l’interview ci-dessous, filmée au CES 2014 :

Les exemples de Dassault Systèmes et Gemalto sont intéressants. Celui de Nokia également éclairant.

Je termine là-dessus avec le sentiment de ne pas avoir pu répondre précisément à ma question à ce stade… Je reviendrais donc très certainement sur cette question, très riche et intéressante pour essayer de mieux y répondre. Mais n’hésitez pas à me filer vos sources d’infos sur le sujet si vous en avez ! Merci d’avance ! 🙂

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Une réflexion sur “Comment se développent les startups françaises ?

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