Objets connectés : quelles différences entre la voiture, l’habitation et le corps humain ?

L’automobile, l’habitation et la santé ne proposent pas le même type d’environnement pour le développement et l’usage des objets connectés.

Le statut de l’automobile est ambigu

Par certains aspects, une automobile peut être considérée comme un objet connecté en tant que tel. Selon d’autres points de vue, on peut la voir plutôt comme un lieu de déploiement de divers objets connectés.

Le premier point de vue correspond au fait que l’automobile est un produit manufacturé qui “appartient” à une marque ou un fabricant (qui est fabriqué par une marque). Cette façon de voir est poussée par les fabricants eux-mêmes qui intègrent directement dans le produit des capteurs et modules connectés (on parle de capteurs et modules embarqués). Ceux-ci ne font donc qu’un avec le véhicule lors de la vente et de l’usage. Ils s’imposent donc à l’acheteur du véhicule qui ne les dissocie pas du véhicule lui-même et n’a pas de prise sur leur modification, leur suppression du véhicule ou non, etc. Dans cette perspective, d’un point de vue logiciel et matériel, les constructeurs sont tentés d’utiliser des protocoles propriétaires qui leur garantissent une certaine mainmise sur les consommateurs, plutôt que de faire appel à des stratégies ouvertes et open-source. Ceci n’est toutefois pas vrai pour les protocoles de transmission radio ou satellite, pour lesquels les fabricants utilisent les protocoles existants : Wi-Fi, Bluetooth, 3G/4G, etc.

Le second point de vue correspond au fait que l’automobile peut accueillir dans son habitacle de nombreux objets connectés apportés par les utilisateurs du véhicule : smartphones, tablettes, wearable devices, modules OBD, GPS, objets connectés d’aide à la conduite, etc. Ce point de vue est poussé par les utilisateurs et les fabricants d’objets connectés qui ne veulent pas laisser les automobiles aux mains exclusives des constructeurs auto mais en faire un lieu d’expériences et d’usages connectés ouvert. D’un point de vue matériel et logiciel, on retrouve cependant deux tendances : la mise en place de protocoles ouverts (ex. : Open Automotive Alliance, MirrorLink…) ou l’utilisation de systèmes propriétaires (Android auto, Car Play, Xee…).

L’automobile présente également une spécificité en termes de connectivité : dans la mesure où elle est mobile, elle est donc soumise à une connectivité de type GSM/GPRS 3G/4G gérée par les opérateurs télécoms. En l’état actuel du marché, elle nécessite donc un abonnement spécifique de l’automobiliste auprès de cet opérateur pour en bénéficier. Or, très peu d’automobilistes contractent actuellement cet abonnement, qui rentre en concurrence avec l’abonnement mobile déjà contracté. Le marché pourra peut-être évoluer du côté des opérateurs avec des offres groupées avec les abonnements existants des particuliers, ou du côté des constructeurs avec des offres groupées avec l’achat ou la location du véhicule (dans le cas du leasing par exemple), ou encore du côté des entreprises avec la fourniture d’un tel service pour ses véhicules d’entreprises. Audi a d’ores et déjà envisagé de proposer d’ici peu un abonnement commun smartphone + automobile.

En l’état actuel du marché, cette situation donne un statut particulier au smartphone dans les architectures IoT utilisées pour la voiture connectée. Ce dernier est en effet au centre de beaucoup d’architectures en tant que : a) point de connexion à internet via l’abonnement de l’utilisateur, b) point de connexion aux objets connectés environnants via les protocoles Wi-Fi ou Bluetooth, c) point de centralisation des données (stockage, affichage, manipulation…).

Ce statut du smartphone est renforcé par le fait qu’en termes de proximité de l’utilisateur, l’automobile n’est pas très “proche” de l’utilisateur dans la mesure où : a) l’utilisateur peut être présent ou absent de sa voiture, b) plusieurs utilisateurs peuvent utiliser une même voiture à des moments différents, c) plusieurs utilisateurs peuvent utiliser une voiture au même moment, d) un même utilisateur peut utiliser plusieurs voitures différentes. Le smartphone, quant à lui, est beaucoup plus proche de l’utilisateur : a) un smartphone appartient généralement à une seule personne, b) un possesseur de smartphone l’a généralement tout le temps sur lui, c) un smartphone est le plus souvent utilisé par une seule personne. Dans ce contexte, si une entreprise envisage de faire de la connaissance client ou de la personnalisation de services via l’automobile connectée, cela doit donc passer prioritairement par le smartphone de l’utilisateur plutôt que par le véhicule uniquement.

Cette situation marque les tensions fortes actuellement autour de l’automobile connectée entre les constructeurs auto (qui “possèdent” les véhicules), les géants du net et les start-ups (qui “possèdent” les devices, les OS et des services) et les opérateurs télécoms (qui “possèdent” la connectivité).

Cette situation peut cependant profiter à un quatrième type d’acteur, les fournisseurs de services, tels que les assureurs, qui peuvent assez facilement nouer des alliances avec tel ou tel acteur pour monter une offre packagée.

Si on prend l’exemple des assureurs, globalement, ils peuvent exploiter de plusieurs manières l’automobile connectée :

  • Proposer une offre d’assurance à l’usage ou un service de prévention qui impliquent une connexion directe au véhicule via la prise OBD.
    • ex. : Amaguiz, Progressive…
  • Proposer une offre d’assurance à l’usage ou un service de prévention qui reposent sur les capacités du smartphone (géolocalisation, accéléromètre, gyroscope…).
    • ex : Axa Drive…
  • Proposer des services sous forme d’applications mobiles ou automobiles.
    • ex. : Fiat Drive
  • Assurer les services de partage de véhicules de l’économie collaborative.
  • Proposer des offres packagées incluant 2 ou 3 domaines (domotique + automobile connectée ou santé + automobile connectée).

Le statut de l’habitation est plus clair

Aujourd’hui, l’habitation n’apparaît pas (encore) comme un objet manufacturé appartenant à une marque ou un fabricant en particulier, qui y intégrerait par défaut des modules connectés, mais bien plutôt comme un lieu qui peut accueillir de nombreux objets connectés apportés et gérés librement par ses habitants. Cela ouvre la possibilité à ces derniers d’utiliser, selon leur choix, des systèmes ouverts ou propriétaires.

En termes de connectivité à internet, la maison est aujourd’hui le coeur de la demande des utilisateurs et de l’offre des opérateurs. Il existe de multiples modes et offres de connexion : câble, fibre optique, satellite, ADSL, etc. Les habitants s’abonnent massivement à ces offres.

A partir de cet accès à internet de la maison elle-même, les utilisateurs peuvent choisir librement le mode de connexion de leurs objets connectés, via des protocoles et des dispositifs ouverts (Zigbee, Z-wave, Fibaro, Orange…) ou fermés (MyFox, SFR, Blyssbox (Castorama)…).

Dans ce contexte, le rôle du smartphone est réduit (si l’on peut dire) à celui d’interface de commande et de consultation, parfois à distance. Les architectures sont centrées sur deux éléments clés : a) une box domotique qui permet de connecter, gérer et commander tous les modules et de les connecter au web, et/ou b) un serveur de stockage et de traitement des données, qui peut être dans le cloud ou hébergé par l’utilisateur ou encore dans la box elle-même.

La proximité avec l’utilisateur est identique à celle de la voiture : a) l’utilisateur peut être présent ou absent de sa maison, b) plusieurs utilisateurs peuvent être dans la maison au même moment ou à des moments différents, et c) un même utilisateur peut avoir plusieurs maisons différentes (résidence secondaire…).

L’utilisation majoritaire de technologies ouvertes dans la domotique ne favorise pas l’usage que peuvent en faire les assureurs, qui pourraient tirer parti plus facilement de l’existence de protocoles fermés ou de la mainmise de grands acteurs pour proposer des offres packagées.

A contrario, cet usage encore assez “geek” de la domotique est une des raisons de sa faible pénétration dans les ménages. Qu’elle soit demandée par les usagers ou poussée par certaines entreprises, la généralisation de la domotique passera vraisemblablement par le développement d’offres packagées et de systèmes fermés ou par la domination du marché par un système. On se retrouvera dans une situation proche de l’automobile où les constructeurs immobiliers proposeront des habitations connectées par défaut avec leur propre système fermé, où les géants du net proposeront des devices, des OS et des services de domotique et où les opérateurs de télécoms voudront faire la même chose.

Globalement, les assureurs peuvent exploiter de plusieurs manières la domotique connectée :

  • Proposer une offre d’assurance ou un service de prévention qui implique l’usage d’un dispositif de domotique packagé ou issu d’un acteur de référence.
    • ex. : box H@bitat, MAAF+Sigfox, Allianz + Nest….
  • Élargir les systèmes d’alarmes pris en compte dans les contrats habitations aux nouveaux systèmes de domotique connectée.
  • Proposer des services d’assistance connectée.
  • Assurer les services de partage ou location d’habitation de l’économie collaborative.
  • Proposer des services de hub qui réunissent les données de plusieurs devices.
  • Proposer des offres packagées ou des services de hub incluant 2 ou 3 domaines (domotique + automobile connectée ou santé + domotique connectée).

La santé s’incarne dans le corps de l’individu, dont le statut est soumis à débat

Le corps humain n’est clairement pas un objet manufacturé appartenant à une marque ou un fabricant ! On peut donc plutôt le considérer comme un lieu qui peut accueillir de nombreux objets connectés apportés et gérés librement par l’individu lui-même ou ses prescripteurs. Mais une certaine vision du corps humain issue de la robotique (le transhumanisme) pourrait cependant l’assimiler à une machine qui peut se voir équipée de multiples modules connectés. Le corps humain suscite donc des débats éthiques autour du respect de son intégrité naturelle et de l’intimité de l’individu. Ces débats se concentrent notamment sur deux axes : a) l’intimité de “l’équipement” du corps en modules connectés (externes = wearables devices ou internes = sous-cutanés…), b) le respect de la vie privée dans la gestion des données qui en résulte.

La connectivité à internet de l’individu passe essentiellement par un device clé : le smartphone. Ce dernier suit l’individu au plus près, et il lui est relativement dédié. Le smartphone joue donc un rôle clé dans l’architecture M2M de la santé.

La proximité de l’utilisateur à son corps est totale. La proximité de l’utilisateur à son portable est très forte.

L’usage de la santé connecté par les utilisateurs se caractérise cependant par une très grande hétérogénéité d’objets. Certains sont dans une très grande proximité avec l’individu et son corps (les wearables devices). D’autres sont dans une proximité moindre (la brosse à dent, la balance connectée… ne suivent pas l’individu). Et on imagine parfois des objets dotés d’une encore plus grande proximité que les wearables, à travers des objets implantés directement dans le corps humain. Cela pose la question éthique soulevée ci-dessus.

L’architecture IoT qui en découle se concentre autour de deux noeuds auxquels elle donne un rôle qui peut varier : a) le smartphone de l’individu, qui peut être : a.1) le noeud central qui connecte les objets, récupère, traite, stocke et affiche les données, a.2) ou bien simplement un device de consultation supplémentaire; et b) un service web, souvent dans le Cloud, qui connecte les objets, récupère, traite, stocke et affiche les données. L’opposition entre ces deux architectures pose notamment la question éthique déjà évoquée ci-dessus du respect de la vie privée dans la gestion des données de santé de l’individu.

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Quand la transparence transforme les surfaces en interfaces

J’ai récemment consacré plusieurs articles à l’imaginaire de la transparence qui hante les concepteurs d’appareils digitaux. Dans ces articles, il a surtout été question de smartphones, d’ordinateurs, de télévisions ou de dispositifs immatériels tels que les hologrammes. D’une manière ou d’une autre, il était donc toujours question d’écrans ou d’interfaces, c’est-à-dire de dispositifs par lesquels nous manipulons des signes. Pourtant, le désir de transparence des matériaux existe dans la conception de bien d’autres “objets”, qui ne sont ni des écrans, ni des interfaces. Dans cet article, je voudrais en évoquer deux en particulier. Mais vous verrez que l’on va vite retrouver la question des interfaces… Chassez le naturel…

L’architecture transparente

Le premier domaine est l’architecture. J’en ai parlé dans l’article que j’ai consacré à Apple. La marque à la pomme s’est en effet spécialisée dans l’usage du verre et des matériaux transparents pour la construction aussi bien de ses façades, de ses vitrines ou de son aménagement intérieur (escaliers, balustrades, parois…).

Au-delà d’Apple, il existe une tradition ou un courant architectural qui s’évertue à créer une “architecture de la transparence”.

La pyramide du Louvre

La pyramide du Louvre, de Ieoh Ming Pei. L’Apple store se trouve juste en dessous…

Je ne suis pas spécialiste de ce sujet, mais je vous invite à lire cet article complet et passionnant sur cette question : Architectures de la transparence.

Au Japon, une maison totalement transparente a même été construite.

 

Vous y habiteriez ?

Bon, tout ça c’est très bien, mais on est là face à une transparence passive, celle d’un simple matériau : le verre.

Je trouve en réalité beaucoup plus fascinant et intéressant le bâtiment ci-dessous, construit dans les Dolomites, en Italie, par Martin Mutschlechner et Barbara Lanz de l’agence Stadtlabor, avec Wolfgang Meraner. Il s’agit d’une salle d’escalade dont les parois extérieures sont construites en aluminium percé de minuscules perforations. Ainsi, le bâtiment est opaque le jour, mais il réfléchit l’environnement. Et il est transparent la nuit quand l’éclairage intérieur est mis en place. L’intention des architectes derrière ce mécanisme est fascinante : le bâtiment rapproche les grimpeurs de la nature le jour en leur montrant une image réfléchie des montagnes environnantes, et la nuit venue, il rapproche les passants qui sont dehors avec les grimpeurs qui sont dedans (Plus d’infos dans cet article de Mashable).

 

On a donc ici beaucoup plus qu’une simple transparence de principe : c’est une transparence dynamique, qui permet une perception différente du bâtiment selon les circonstances. “La nature entre à l’intérieur du bâtiment” disent les architectes. Mais le regard des passants aussi, dévoilant ainsi une ancienne intimité. La surface du bâtiment devient presque une interface en réfléchissant une image ou en en laissant passer une autre. Elle laisse ainsi passer des informations pour les spectateurs, elle incite à l’interaction et au rêve.

Peut-être faut-il également ranger dans cette catégorie cette église transparente ?

L'église transparente construite par le studio d’architecte Gijs Van Vaerenbergh

L’église transparente construite par le studio d’architecte Gijs Van Vaerenbergh (plus d’images sur Fubiz)

Ce qui est intéressant par ailleurs, c’est que trop de transparence devient parfois un vrai problème, notamment sur les lieux de travail, et qu’à l’inverse certains designers et ingénieurs cherchent alors à recréer de l’opacité, notamment dans les openspaces, comme c’est le cas avec ce projet fascinant d’une paroi qui s’opacifie en fonction de l’activité intellectuelle de la personne pour faciliter sa concentration (lire cet article pour en savoir plus).

Photo-MIT1

La paroi qui s’opacifie. MIT. (source)

Le mécanisme de fonctionnement de la paroi qui s'opacifie.

Le mécanisme de fonctionnement de la paroi.

Pour l’anecdote, ce projet prend encore plus de valeur lorsque l’on découvre où il a été conçu, en l’occurrence dans les locaux du MIT, qui représentent à eux seuls, dans leur ancienne comme dans leur nouvelle version, un véritable manifeste de l’architecture de la collaboration… et d’une certaine manière de la transparence. Pour en savoir plus sur ces bâtiments fascinants, je vous invite à lire cet article : MIT Media Lab : Architecture as a living organism.

Une des salles du MIT.

Une des salles du MIT (source).

Les vêtements transparents

Après l’architecture : la mode et l’habillement.

Il y a quelques mois, les Studios Roosegaarde ont créé la sensation en présentant la robe Intimacy 2.0, qui devient transparente lorsque le désir sexuel de la personne qui le porte augmente !

Là aussi, comme avec la salle d’escalade, ce qui est intéressant c’est que la robe réagisse à des stimulis, que la transparence ne soit pas de fait mais dynamique, qu’elle soit le signe de quelque chose qui s’interprète, et qu’elle soit justement la réponse au désir de voir et de laisser voir, de susciter l’interaction.

Là aussi, la robe n’est donc plus seulement une surface, elle devient une interface d’affichage d’une information, en même temps qu’une action en réponse à cette information, une action qui suscite une autre interaction…

Des surfaces aux interfaces

En cherchant à rendre ces surfaces transparentes, leurs concepteurs ont donc fait beaucoup plus que transformer un matériau, ils ont transformé une fonction en la sémiotisant, en la transformant en interface.

Est-ce si étonnant que la transparence produise cet effet ? Peut-être pas la mesure où la transparence permet justement de voir à travers. De ce fait, elle révèle des choses. Elle permet au sens et à l’interprétation d’émerger. De ce fait également, elle devient une interface entre chaque côté de sa cloison.

Cela me fait penser à la scène d’introduction du film de prospective de Microsoft que j’ai déjà évoqué, où l’on voit deux enfants communiquer via un mur interactif qui donne l’impression qu’ils sont chacun de part et d’autre d’une vitre. Une belle image pour finir cet article.

Quand les murs interactifs donnent l'illusion d'être une vitre... interactive elle aussi.

Quand les murs interactifs donnent l’illusion d’être une vitre… interactive elle aussi.