Plus d’écrans dans les véhicules peut-il signifier plus de sécurité dans la conduite ? (2/3)

(Suite du précédent article)

3. Comment lutter contre l’usage des SMS au volant ?

L’un des exemples les plus répandus de la manipulation manuelle des écrans est l’usage des SMS au volant. Le caractère dangereux d’une telle pratique est identifié et documenté depuis longtemps. Une étude d’AT&T publié dans USA Today en avril 2013 indiquait que 49% des adultes et 43% des jeunes interrogés reconnaissaient qu’il leur arrivait d’envoyer des SMS en conduisant. 98% des adultes interrogés indiquaient qu’ils savaient pourtant pertinemment que c’était dangereux. Et quant aux motifs d’une telle pratique, 43% de tous les interrogés disent que c’est par habitude, 22% parce qu’ils veulent restés connectés et 18% pour être plus productifs.

Devant ce constat, les pouvoirs publics ont légiféré, beaucoup interdisant l’usage du téléphone au volant. Mais cela ne suffisant pas, de nombreuses campagnes de sensibilisation ont été lancées, par les pouvoirs publics ou par des entreprises telles que les constructeurs automobiles ou les opérateurs de téléphonie mobile. Certaines de ces campagnes sont de vrais coups de poing, comme souvent en matière de prévention pour la sécurité routière :

On peut aussi citer cette campagne d’affichage roumaine.

Campagne d'affichage de la police de Bucarest.

Campagne d’affichage de la police de Bucarest.

Des initiatives pédagogiques ou de véritables programmes d’action-prévention ont également été lancés :

Les fabricants de leurs côté imaginent des dispositifs pour sécuriser l’usage des smartphones dans les véhicules :

  • Le designer américain Joey Cofone a imaginé un “Car mode” disponible sur iPhone pour empêcher d’utiliser les sms en voiture (plus d’infos).
  • AT&T, dont je parlais plus haut, a créé les applications AT&T Drive Mode et Safely Go, qui bloquent les applications messages et e-mails des téléphones.
  • L’assureur Esure a créé l’application DriveOFF, qui, de manière très intéressante, détecte quand vous conduisez et bloque alors les applications qui pourraient vous distraire. Voir cette vidéo.
  • L’application Textbuster fonctionne de manière assez similaire, ainsi que l’application Eyes on the Road,  de Samsung. Pour plus d’infos sur cette dernière et voir la vidéo : lire cet article.
  • Même chose pour l’application Drivescribe, qui propose en plus d’aider à une conduite plus sûre.
  • Cellcontrol propose une application encore plus poussée, qui utilise un boitier connecté au véhicule, avec des versions destinées aux professionnels.
  • Enfin, ORIGOSafe propose un mécanisme encore plus complexe puisqu’il inclut une console dans lequel le téléphone doit absolument être installé lorsque vous êtes dans votre véhicule sinon celui-ci ne démarre pas. Voir la vidéo.
Le boitier ORIGO, dans lequel vous devez mettre votre téléphone.

Le boitier ORIGO, dans lequel vous devez mettre votre téléphone pour que la voiture démarre.

D’autres applications telles que Textndrive et drivesafe.ly proposent de vocaliser les messages entrants et d’utiliser un mode speech-to-text. Ce qui est gênant ici, c’est que, comme on l’a vu plus haut, les activités de commande vocale sont elles aussi très perturbatrices, donc le bénéfice de leur usage est moindre, voire nul.

Voilà pour le cas des SMS au volant. Dans le prochain article, nous verrons comment aborder les problèmes créés par tous les autres écrans dans le véhicule.

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Vers une multiplication des écrans numériques dans l’automobile

Je lisais récemment un article très intéressant (comme toujours) de Frédéric Cavazza intitulé De l’évolution des tableaux de bord des voitures. En lisant cet article, je me suis dit qu’au-delà du tableau de bord, qui est effectivement l’interface classique d’affichage des informations dans une voiture, on constate aujourd’hui une multiplication des écrans dans les véhicules, à l’instar de ce que l’on constate dans tous les autres “lieux” de notre vie quotidienne. Voici ceux auxquels je pense…

1. Le tableau de bord

Comme je viens de le dire, le tableau de bord est le dispositif d’affichage “classique” des informations nécessaires à la conduite. C’est ce que montre bien cette vieille publicité pour les instruments de bord Jaeger, l’une des marques de référence en la matière :

Publicité pour les instruments de bord Jaeger

Publicité pour les instruments de bord Jaeger

Historiquement, et c’est le cas dans la publicité ci-dessus, le tableau de bord est analogique. Mais l’article de Frédéric montre qu’on est en train de passer en ce moment des tableaux de bord analogiques aux tableaux de bord numériques.

Un tableau de bord actuel, majoritairement analogique, mais avec un écran digital pour quelques informations au milieu.

Un tableau de bord récent, majoritairement analogique, mais avec un écran digital pour quelques informations au milieu.

Le “Virtual cockpit” de la future Audi TT est totalement digital, mais curieusement, il singe l’apparence des instruments analogiques avec ses deux jauges latérales ! (source :

Le “Virtual cockpit” de la future Audi TT est totalement digital, mais curieusement, il singe l’apparence des instruments analogiques avec ses deux jauges latérales ! (source)

Cette numérisation progressive du tableau de bord a évidemment beaucoup d’implications, notamment en termes d’ergonomie. J’essaierai d’aborder ces questions dans de prochains articles.

Je voudrais me contenter ici de préciser quelques caractéristiques clés du tableau de bord en tant que dispositif d’affichage d’informations :

  • C’est un dispositif interne au véhicule
  • Il comporte les fonctions de base de l’information nécessaire au conducteur.
  • Il est indispensable, nécessaire (on ne peut pas s’en passer).
  • Il est fixe dans le véhicule.
  • Il a été analogique pendant longtemps avant de devenir digital.
  • Sous sa forme analogique, il est plutôt perçu comme composite, c’est-à-dire composé de plusieurs écrans et voyants, tandis que sous sa forme digitale, il peut sembler composer d’un écran unique.
  • Jusqu’à très récemment et encore souvent aujourd’hui, il n’est pas connecté.
  • Il est le plus souvent face au conducteur ou légèrement décalé jusqu’à être parfois au milieu du véhicule.

2. La console centrale

Autre partie de l’habitacle qui se transforme progressivement en écran digital : la console centrale. Historiquement, c’est l’autoradio qui a montré les premiers écrans digitaux à cet endroit.

Un autoradio avec écran digital

Un autoradio avec écran digital

Puis sont apparus les systèmes multimédia embarqués, qui ont souvent été dotés nativement d’un écran digital.

Système multimédia embarqué Blackberry QNX

Système multimédia embarqué Blackberry QNX

Demain, nous verrons apparaître les consoles centrales 100% digitales, comme c’est déjà le cas sur la Tesla Model S, également évoquée par Fred Cavazza dans son article :

La console centrale 100% digitale de la Tesla Model S

La console centrale 100% digitale de la Tesla Model S

Comme pour le tableau de bord, essayons de lister les caractéristiques clés des écrans de la console centrale :

  • Ils sont internes au véhicule
  • Ils concernent des services complémentaires ou de confort (on peut s’en passer pour conduire).
  • Ils sont généralement fixes dans le véhicule (parfois mobile – détachable).
  • Comme son nom l’indique, la position de la console est centrale dans le véhicule.
  • 1ère apparition d’un écran digital : celui de l’autoradio
    • Mono-fonction (globalement)
    • Initialement non connecté
    • A été analogique avant de devenir digital.
    • Écran unique
  • Aujouord’hui : l’écran du dispositif multimédia
    • Multi-fonctions : radio, navigation, applications diverses…
    • Nativement connecté
    • Dès le début digital
    • Écran unique

3. Système de navigation externe

Avant que les systèmes multimédia embarqués ne se développent, étaient apparus dans les véhicules les systèmes de navigation externes (navigateurs GPS), souvent fixés au tableau de bord ou au pare-brise via un support dédié.

Un navigateur GPS

Un navigateur GPS

Si on se prête pour cet écran au même exercice descriptif que pour les précédents dispositifs, cela donne :

  • Externe au véhicule (au sens où il est apporté par le conducteur)
  • Services complémentaires ou de confort
  • Mono-fonction : navigation
  • Par définition connecté au signal GPS. Mais initialement non connecté à internet. Différents types de connection ont cependant vu le jour : par les ondes FM pour le protocole RDS/TMC (Traffic Message Channel), par internet via carte sim pour certains, connection par Bluetooth à un téléphone mobile pour d’autres…
  • Nativement digital
  • Écran unique
  • Mobile, mais le plus souvent fixé par un support sur le tableau de bord ou le pare-brise, souvent en position centrale.

4. Smartphone ou tablette

Arrivés après les navigateurs GPS dédiés (voir § 3 ci-dessus), les smartphones se sont cependant vite imposés dans les véhicules en raison de leur connection native et des multiples fonctionnalités qu’ils peuvent abriter dans leurs applications : téléphone, navigation, musique, radio, points d’intérêts, etc.

Un smartphone fixé sur la console centrale via un support.

Un smartphone fixé sur la console centrale via un support.

Si les smartphones on trouvé facilement leur place dans les voitures, on voit moins souvent des tablettes. Certains fabricants imaginent cependant des accessoires dédiés pour faciliter leur usage par le conducteur ou le passager :

Ce support pour tablette se fixe sur le porte gobelet !

Ce support pour tablette se fixe sur le porte gobelet !

Analysons ce type d’écran :

  • Externe au véhicule (apporté par le conducteur)
  • Services complémentaires ou de confort
  • Multi-fonctions
  • Nativement connecté
  • Nativement digital
  • Écran unique
  • Mobile, parfois fixé par un support sur le tableau de bord ou le pare-brise, souvent en position centrale.

Les quatre premiers types d’écrans que nous venons de voir sont des dispositifs assez répandus, que vous avez tous certainement rencontrés un jour au l’autre. A partir du prochain, nous entrons dans la catégorie des dispositifs plus novateurs, mais que vous rencontrerez sans doute très prochainement.

5. Affichage tête-haute

L’affichage tête-haute est une vieille lubie des designers et des fabricants automobile, sans parler des conducteurs… S’il est déjà utilisé dans l’aviation, il n’en est cependant qu’à ses débuts dans l’automobile, sans doute pour des raisons d’ergonomie difficiles à régler pour maintenir un niveau de sécurité maximum dans l’usage. Mais il y a fort à parier qu’il va se développer tant il existe aujourd’hui de projets et de technologies variées qui tentent de proposer le meilleur dispositif pour cela. C’est d’ailleurs également le dispositif le plus versatile dans son contenu, ses fonctionnalités et ses usages.

Dispositif tête-haute de BMW

Dispositif tête-haute de BMW

Voici comment on peut analyser ce type d’affichage d’information :

  • Interne ou externe au véhicule
  • Services de base ou de confort
  • Mono ou multi-fonctions
  • Connecté ou non
  • Nativement digital
  • Écran intégré à l’environnement : “flottant” en transparence devant la vue de la route, d’où les questions d’ergonomie difficiles.
  • Fixe ou déplaçable sur l’écran
  • Dispositif encore peu commercialisé

6. Lunettes connectées

Certains ont évidemment imaginé que les lunettes connectées, et notamment les Google Glass, les plus connues, pouvaient être utilisées dans un véhicule pour apporter de l’information au conducteur. Nul besoin de préciser que là aussi la question de l’ergonomie est cruciale pour la préservation de la sécurité. C’est le type même de dispositif qui fait débat sur ce point.

Les Google Glass en voiture

Les Google Glass en voiture

Analyse du dispositif :

  • Externe au véhicule
  • Services de confort ou de base
  • Multi-fonctions
  • Nativement connecté
  • Nativement digital
  • Écran intégré à l’environnement  : “flottant” en transparence devant la vue de la route, d’où les questions d’ergonomie difficiles.
  • Fixe sur l’utilisateur, mais mobile dans le véhicule
  • Dispositif encore peu commercialisé

7. Montre connectée

L’avènement des appareils mettables (wearables devices) aura certainement un impact sur la conduite. Si on se contente d’aborder la question des écrans, comme je le fais dans cet article, on peut évoquer les montres connectées. L’exemple de la montre de Nissan, la Nismo Watch, est très intéressant : voilà un appareil destiné à être porté en permanence sur soi, mais conçu cependant par un constructeur automobile pour afficher non seulement les informations classiques d’une montre, mais aussi tout un ensemble d’informations en provenance du véhicule ainsi que de capteurs biométriques (ex : le rythme cardiaque ou la température du conducteur). L’idée très innovante de Nissan est de réunir ces deux types d’informations pour rendre la conduite plus sûre. Résultat : un écran de plus dans le véhicule !

La montre connectée de Nissan.

La montre connectée de Nissan.

Analyse du dispositif :

  • Externe au véhicule
  • Services de confort (et éventuellement de base)
  • Multi-fonctions
  • Nativement connecté
  • Nativement digital
  • Fixe sur l’utilisateur, mais mobile dans le véhicule

8. Pare-brise écran

Avec ce type d’écran, on entre encore plus dans le prospectif et on s’écarte par ailleurs de la conduite. Mais je le signale quand même car il me paraît symptomatique de la multiplication des écrans dans le véhicule. Il ne s’agit pas d’un dispositif tête-haute mais de rendre le pare-brise momentanément opaque pour le transformer en écran d’ordinateur pour travailler ou se distraire dans sa voiture le temps d’une pause ! Cette innovation est proposée par PSA dans le cadre de son concept Chrysalide. Voici une vidéo explicite :

Cette vidéo est également intéressante en ce qu’elle montre la complémentarité des écrans et devices : le smartphone ou l’ordinateur posés sur le siège passager envoient une info push sur l’écran du système multimédia que peut voir le conducteur; celui-ci s’arrête, décroche l’écran du système multimédia qui devient une tablette; il déclenche l’affichage du fichier sur le pare-brise qui devient un device d’affichage grand format; pendant ce temps la tablette est utilisée comme device de commande tactile. Bel exemple de la complémentarité des écrans !

Analyse du dispositif :

  • Interne au véhicule
  • Services de confort
  • Multi-fonctions
  • Nativement connecté
  • Nativement digital
  • Fixe
  • Au stade de concept aujourd’hui

9. Des écrans pour les passagers

Je ne l’ai pas précisé au début de l’article mais mon idée était de me focaliser sur les écrans utilisés par le conducteur. Il existe cependant bien-sûr beaucoup d’autres écrans possibles dans les véhicules si l’on veut bien compter ceux destinés aux passagers. On peut re-citer les smartphones et tablettes. On peut aussi ajouter les écrans vidéos qui s’installent derrière les appuis-têtes pour les passagers arrière. Et on pourrait aussi citer ces prototypes innovants de vitres interactives dont j’ai déjà parlé dans cet article.

Mais encore une fois ils ne me paraissent pas à considérer de la même manière dans la mesure où ils ne s’adressent pas au conducteur.

Dans de prochains articles, j’évoquerai un certain nombre de questions posées par ces écrans, notamment  :

  • l’ergonomie de ces écrans pour garantir la sécurité de la conduite
  • les interfaces de commande vocales ou gestuelles
  • les interactions automatiques via des capteurs

Derrière l’écran : Petite exploration du pouvoir photographique… au temps du digital

Sous-la-plume

Je suis tombé sur cette photo voici quelques jours, dans une librairie de la Gare Montparnasse. Elle ornait la jaquette du livre de Marie de Gandt intitulé Sous la plume. Elle m’a interpellé car je suis certain de l’avoir déjà vue. Mais je ne suis pas sûr de savoir où. Il me semble qu’il s’agissait d’un article de Time Magazine, peut-être celui-ci, mais je n’en suis pas certain car la photo ne s’affiche pas sur la page web à l’heure où j’écris ces lignes. Quoi qu’il en soit, cette photo m’a immédiatement inspiré une série de commentaires que voici…

Double obturation

Dans cette photo, ce qui va être photographié est caché par l’appareil qui va le photographier, en l’occurrence un smartphone.

Le photographe photographié (celui qui tient le smartphone à bout de bras, sur la droite de l’image), a évidemment disposé son appareil de telle sorte que ce qu’il veut photographier apparaisse sur son écran. Ainsi, il peut prendre sa photo. Ce faisant, il utilise son smartphone comme appareil de visée. Et dans cette situation, généralement, l’image qui apparaît sur l’écran donne l’impression que l’appareil est transparent puisqu’on voit sur son écran ce qui se trouve derrière lui, alors que l’on sait que l’appareil en lui-même n’est pas transparent (j’ai déjà abordé cette question dans un précédent article).

Or, dans l’image que nous voyons, point d’image sur l’écran du smartphone ! Nous sommes privés de transparence ! Et on a plutôt affaire à une opacité, à un appareil photo qui fait écran au sens où il se superpose à ce qu’il veut photographier.

Difficile, en tant que spectateur extérieur que nous sommes, d’être catégorique sur la raison de cette situation. Mais il me semble qu’elle tient au fait que la photo que nous regardons a été prise juste au moment où le photographe que nous voyons prend lui aussi sa photo : en effet, si l’écran du smartphone est gris, c’est sans doute parce qu’il est en train d’afficher l’animation de l’obturateur qui se joue sur les applications de photo de smartphone pour simuler le fonctionnement d’un obturateur réel d’appareil photo.

Voici donc une photo (celle que nous voyons) d’un smartphone en train d’être utilisé en tant qu’appareil photo, mais sans que l’on puisse voir sur son écran ce qu’il a pris exactement. Et comme si cela ne suffisait pas, par l’effet du hasard ou d’une volonté délibérée du photographe qui a pris la photo que nous regardons (mais peu importe en réalité), il s’avère que l’appareil du photographe photographié, à savoir le smartphone, se trouve justement entre ce qu’il est censé photographier et nous : il se superpose exactement au visage de la personne photographiée. Nous voici donc face à une double obturation…

On peut donc se poser la question : que cherchait à photographier le photographe de cette photo ? Le personnage (doublement) photographié ? Mais son visage est masqué, comme on masque parfois ceux des mineurs ou de certaines personnes qui doivent rester anonymes dans les reportages de presse ! Ne s’agit-il donc pas plutôt d’une photo d’une photo, comme on en voit parfois quand il est difficile de prendre le personnage lui-même sans prendre la cohue de photographes qui gravite autour ? Ou quand on veut explicitement montrer qu’il est entouré d’une cohorte de photographes ?

Selon moi, très certainement les deux… Le personnage (doublement) photographié reste ici évidemment très reconnaissable (on n’a pas cherché à le rendre anonyme en le masquant…). Tellement, qu’on peut se permettre de cacher son visage et de réussir pour autant (voire “à cause de cela” en fait) particulièrement bien la photo ! Ici, la photo est donc particulièrement réussie parce qu’elle cache ce qu’une photo plus banale se serait contentée de montrer. Et ce qui est paradoxal et amusant, c’est que la seule personne que l’on reconnaisse sur cette photo est justement celle dont le visage est caché ! Pour sans doute près de 99% des gens qui regardent cette photo (dont moi), aucun des autres personnages de la photo n’est connu, tant bien même portent-ils force signes ostentatoires d’apparat : écharpe tricolore, uniforme militaire de cérémonie et autre accréditation officielle ! Non, le seul que l’on reconnaisse, c’est celui que l’on ne voit pas ! Il s’agit donc bien malgré tout d’une photo de Nicolas Sarkozy.

Mains tendues

Mais il s’agit aussi, évidemment, d’une photo d’une photo. Une photo qui n’aurait pas été possible avec les appareils sans écran où la visée se fait à l’oeilleton. Elle est en effet éminemment liée aux appareils à visée par écran, que l’on utilise en tendant le bras, comme le fait ici le photographe photographié. Or, jusqu’à récemment, ce que l’on voyait souvent dans les photos d’hommes politiques en campagne, c’était les micros tendus prêt de leur visage. Pour montrer les appareils photos, il fallait adopter un autre point de vue, voire un contre-champ qui délaisse le personnage pour les photographes.

Une scène similaire mais avec un point de vue très différent de celui de l'image de la jaquette de Sous la plume (source).

Une scène similaire mais avec un point de vue très différent de celui de l’image de la jaquette de Sous la plume (source).

Aujourd’hui, ce nouveau geste photographique est devenu la norme, comme en témoigne le comparatif fait par NBC entre les deux clichés ci-dessous :

Comparatif des scènes de foule à l'élection de deux papes consécutifs.

Comparatif des scènes de foule à l’élection de deux papes consécutifs.

Ce qui est étonnant dans la seconde de ces photos par rapport à celle dont je parle depuis le début, c’est qu’ici les smartphones et autres tablettes sont légion, qu’ils sont tous allumés, nous permettant ainsi de voir la scène photographiée ou filmée (c’est la transparence représentée), mais que la scène elle-même nous est cachée, hors champ de la photo, qui est donc ici surtout une photo de multiples photos…

La même chose se reproduit dans le cliché ci-dessous : heureusement qu’une affiche gigantesque nous montre le personnage qui fait l’objet de toutes les attentions car sinon on ne le reconnaîtrait pas sur la photo ! Mais finalement, par rapprochement, on le devine : « tu l’as vu ?” “je sais pas”, “c’est lui ?” “je sais pas, on zoomera dans la photo pour vérifier”…

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« Tu l’as vu ? » « Je sais pas ». « C’est lui ? » « Je sais pas, on zoomera dans la photo pour vérifier… » (source)

Et que de mains tendues !

Dans la photo de Nicolas Sarkozy aussi, il y a un beau ballet de mains tendues :

  • celle du président lui-même, au centre de l’image, face à nous, dans un geste éminent d’homme politique en campagne : tendre la main pour serrer celles des passants qu’il croise. Un geste de thaumaturgie démocratique. Et ici, c’est presque à qui regarde l’image, donc à nous, qu’il tend la main.
  • celle du militaire, sur la gauche, très proche de nous, qui nous écarte ou nous bouscule presque (mais sans violence dans ce cliché, presque avec indolence même), dans un geste éminent des services d’ordre censés protéger et faire barrière : il s’interpose. Un geste de protection donc, d’organisation de l’espace, de thaumaturgie spatiale.
  • celle du photographe photographié sur la droite, dans ce nouveau geste digital décrit ci-dessus. Un geste de thaumaturgie médiatique digitale. On n’assiste plus à la multiplication des pains mais des images.

Devant les devantures

Une dernière chose enfin m’interpelle dans cette photo : ce sont les enseignes de magasins : “Maison de la presse”, “Tabac”, “Multi Mag Boutique”, “Le cellier gourmand”… Si, comme je l’ai dit au début de cet article, cette photo a bien été publiée par le magazine Time, on imagine l’impact de tels signes sur les lecteurs anglosaxons : voilà qui sonne bien français, et bien province. Là, pas de doute, on est sur le terrain, dans la rue, pas derrière les ors de la République. Ces enseignes résonnent comme celles que l’on voit sur les photos de la série que Raymond Depardon a consacré à la France. Une série où il s’attarde beaucoup sur les boutiques et les enseignes, non pas tant anciennes que terriblement banales des villes et villages…

Une photo de Raymond Depardon dans sa série sur la France.

Une photo de Raymond Depardon dans sa série sur la France.

D’un côté, des enseignes, une scène de rue en province, un président qui marche de face, un smartphone brandi entre le président et nous, pour une photo à la Depardon sans Depardon, et de l’autre, comme par opposition, la photo ci-dessous, avec un autre président, qui marche de profil, Depardon qui le photographie, des micros brandis, un décor champêtre en réalité situé… en plein Paris, dans les jardins de l’Elysée ! Ah, cadrage, quand tu nous tiens…

François Hollande photographié par Raymond Depardon

François Hollande photographié par Raymond Depardon

 

Rêves d’interfaces holographiques

Je concluais mon dernier post en évoquant ceux qui imaginent dès aujourd’hui les futures interfaces holographiques. En effet, nous ne savons peut-être pas ce que permettra la technologie, mais cela ne doit pas nous empêcher de rêver à ce que pourraient être ces interfaces. Certains, d’ailleurs, ne s’en privent pas, et je ne parle pas ici des films de science-fiction.

Imaginatifs, c’est effectivement ce que sont tous ces gens qui postent des vidéos qui simulent des interfaces holographiques via l’usage de logiciels 3D et de motion design. Ces vidéos pullulent sur internet ! C’est presque un Mème !

Certaines sont bien faites, à l’image de la vidéo ci-dessus, du studio londonien MGFX Studio (à voir aussi dans cet article ou sur Behance) :

D’autres relèvent d’initiatives disons plus… individuelles, et sont parfois vraiment très drôles. Allez, je vous livre toute une série de liens mais je vous invite à faire des recherches du genre « holographic user interface » dans Youtube si vous voulez en voir plus…

Des concepts de designers

De manière un peu plus sérieuse, ou disons professionnelle, il y a également des designers qui proposent des concepts de devices avec interfaces holographiques.

Kingyo Xie a imaginé le Mercator, un bracelet connecté avec interface holographique :

Le Mercator, un bracelet à interface holographique, imaginé par

Le Mercator, un bracelet à interface holographique, imaginé par Kingyo Xie

Il a également imaginé le iHolo, un terminal qui ressemble à un ipod nano avec interface holographique :

iHolo, un appareil à interface holographique de

iHolo, un appareil à interface holographique imaginé par Kingyo Xie

Autre concept avec interface holographique : l’Apple Black Hole, imaginé par Josselin Zaïgouche :

L'Apple Black Hole, de Josselin Zaïgouche

L’Apple Black Hole, de Josselin Zaïgouche

Le Holo 2.0 est un autre bracelet (magnifique) à interface holographique imaginé cette fois-ci par Elodie Delassus (voir plus de photos du bracelet ici et ) :

Le bracelet Holo 2.0, imaginé par Elodie Delassus

Le bracelet Holo 2.0, imaginé par Elodie Delassus

Des écrans holographiques dans les publicités

Si les designers se laissent aller à rêver d’interfaces holographiques, les publicitaires ne sont pas en reste et saupoudrent également parfois leurs publicités d’hologrammes.

C’est le cas notamment dans la série de spots intitulée Life moves fast, de Palm. Mais on peut s’interroger, dans ce cas de figure, sur un tel usage : l’interface holographique n’est pas une propriété de l’appareil, donc pourquoi la mettre en scène ? Elle n’est d’ailleurs pas mise en scène de manière réaliste puisqu’elle ne « surgit » pas de l’appareil mais apparaît comme par enchantement devant le personnage. Elle a par contre la propriété de faire changer le lieu où se trouve le personnage. On est donc dans la métaphore et l’évocation plus que dans la réalité. L’évocation de la rapidité d’usage et donc de la richesse de l’expérience que permettent-promettent les interfaces holographiques et qui sont donc ici réattribuées à celle du Palm.

 

Evidemment, au final, tout cela reste encore du domaine de l’imaginaire. Et il est difficile de dire quand cela deviendra réel…

Variations sur la superposition des images à l’ère du smartphone

Comme moi, vous avez peut-être remarqué, il y a quelques semaines, les affiches de la campagne publicitaire pour la box SFR.

On y voit notamment les deux visuels ci-dessous (sortis ici du contexte de l’affiche) :

La box SFR - Publicité

La box de SFR – 1er visuel

 

La Box de SFR - Publicité

La Box de SFR – Visuel 2

 

Dans le contexte des affiches, ça donnait ça :

La Box de SFR - Les affiches

La Box de SFR – Les affiches

 

Dans les deux cas, le visuel reprend le principe de superposition dont j’ai parlé récemment dans une série d’articles (voir 1, 2, 3). La superposition dont il est question ici n’est pas de l’ordre de la re-photographie (voir articles pré-cités) mais plutôt de l’ordre de la superposition créative (voir article 2). Dans les deux cas en effet, l’image du smartphone révèle une toute autre réalité que celle qui serait vue de nos propres yeux si le smartphone ne faisait pas écran. Ces images reprennent le principe très simple et maintes fois utilisé qui consiste à utiliser une image pour faire écran à la réalité, c’est-à-dire la cacher momentanément, et créer dans le même temps une illusion d’optique susceptible de provoquer à son tour toutes sortes d’effets de sens chez le spectateur : humour, révélation d’une réalité que l’on ne saurait voir autrement, fantastique, peur, poésie, etc. Ici, dans le premier cas, on est clairement dans l’humour; dans le second, on est plus proche du collage poétique.

Pour autant, dans les deux cas, ce qui est compliqué à comprendre pour le spectateur, c’est le lien entre l’image et ce qu’elle vend. Dans le premier cas, l’image vend la capacité de regarder des films sur son smartphone via la box SFR. Dans le second cas, elle vend le service Home by SFR, qui fonctionne lui aussi via la box SFR, et qui permet notamment de visionner via une webcam ce qui se passe chez soi. Dans les deux cas, l’image superpose donc ce que l’on voit sur son smartphone à une vue de la réalité qui est devant nos yeux, de telle sorte que la superposition crée une coïncidence drôle dans le premier cas et étonnante-poétique dans le second.

Lorsque j’ai vu ces affiches pour la première fois, je n’ai pas pu lire le texte sous l’image (pas eu le temps). Or, j’ai tout de suite vu l’effet visuel (et saisi les effets humoristique & poétique), mais a) je l’ai mal interprété, et b) j’étais incapable de dire ce que cette publicité vendait.

a) Je l’ai mal interprétée parce que ce que j’y ai vu en premier, c’est un détournement des superpositions d’images de la réalité augmentée, alors que ce n’est pas le cas, dans aucune des deux images. Je me suis sans doute laissé avoir par la gestuelle associée à chacun des téléphones, à savoir le fait de le tenir vertical, face à son visage, le bras demi tendu devant soit. Cette gestuelle est liée à l’usage du téléphone en tant qu’appareil de visée, à travers lequel on regarde. On retrouve cette gestuelle quand on utilise une application de réalité augmentée justement, et également pour prendre une photo (voir mon board Pinterest Gestuelle digitale). Dans les deux cas en effet, on regarde “à travers” le smartphone, via sa caméra et son écran, soit pour “capturer la vue” dans une photo, soit pour superposer les informations de réalité augmentée à la vue de la réalité nue. Or, ce n’est pas du tout ce qui se passe dans les deux images de ces publicités. Au contraire, les écrans des smartphones sont ici utilisés dans leur fonction de visionnage de vidéo : dans le premier, on visionne un film, dans le second, la vidéo live d’une webcam située chez soi. La méprise vient du fait que la gestuelle pour visionner une vidéo n’est normalement pas celle indiquée ici : elle est en fait plus proche de celle qui consiste à tenir un livre que l’on lit, l’écran plutôt incliné, à hauteur du ventre, le regard tourné vers le bas et non pas à l’horizontal devant soi. Je me suis donc fait avoir par cette petite “tricherie”. Mais cette dernière est là pour créer l’effet d’humour et celui d’étonnement que l’ont ressent effectivement à regarder les images.

b) Si cet effet marche, la tricherie nous empêche cependant de percevoir immédiatement le sens de la publicité, en l’occurrence ce qu’elle vend. C’est le texte qui nous l’indique. Et lorsqu’on l’a lu, il nous invite à revisiter l’image à l’aune de ce message. Désormais, c’est plus clair, et l’effet d’humour et celui d’étonnement en sont rehaussés.

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ? Pourquoi est-ce que ça m’a interpellé ?

Pour tout un tas de raisons, que voici :

  • tout d’abord, cet exemple met bien en évidence les deux gestuelles distinctes :

    • de la prise de photo et de la réalité augmentée d’une part, qui utilisent le smartphone comme un appareil de visée;

    • et de la lecture et du visionnage de l’autre, qui utilisent le smartphone comme un appareil d’affichage d’une image ou d’un texte.

  • dans le premier cas d’usage, la visée digitale crée une sensation de “transparence” du smartphone qui est selon moi quelque chose d’assez inédit dans l’histoire des appareils de visée dans la mesure où les précédents (lunettes, téléscopes, appareils photo, caméras…) exigeaient le plus souvent de coller l’oeil à l’oeilleton de visée, ce qui annulait l’impression de “transparence” de l’appareil. Ici, l’appareil est regardé à distance et s’efface comme une vitre devant l’image vue “à travers”. Je reviendrai dans un prochain article sur ce que m’inspire cette impression de transparence.

  • à l’inverse, lorsque le smartphone est utilisé comme appareil d’affichage, point de transparence possible ! Ici, clairement, l’image fait écran à la vue de la réalité. Et c’est justement sur cela que jouent les publicités SFR pour créer les effets de juxtaposition que j’ai soulignés au début de cet article. Or, ces effets ne sont possibles qu’au prix de la petite “tricherie” gestuelle que j’ai également évoquée. De ce fait, si on veut bien considérer qu’on a là un exemple de superposition d’image d’écran à la vue de la réalité (l’image affichée par le smartphone se superpose à la vue de la réalité qui se trouve derrière), il y a fort à parier que l’on trouvera peu d’exemples de ce type d’images en vertu du fait qu’elle est liée ici à une petite “tricherie” (mais je ne demande qu’à être démenti, hein ?).

Si j’en suis arrivé à cette dernière remarque, c’est justement que cette publicité de SFR, après les articles que j’ai consacré à la re-photographie, m’a conduit à essayer de classer les images de superpositions et de juxtapositions en différentes catégories. Pour rendre le classement vivant, j’ai créé des boards dans Pinterest où vous pourrez retrouver les visuels que j’ai collectés jusqu’à présent. Vous êtes les bienvenus pour m’en signaler d’autres !

Voici les catégories, avec leur description + le lien vers le board Pinterest + quelques images dans le corps de cet article à titre de teaser ! Enjoy !

1 ) Superposition d’objets dans une image

  • dans une image un objet se superpose à un autre, créant ainsi une illusion d’optique ou un effet humoristique ou poétique

  • Voir mon board Pinterest

Superposition oeil pou oeil

Superposition des yeux des poissons à ceux de la jeune femme.

 

2) Superposition d’une image à la réalité dans une image

  • idem que la catégorie 1, mais ici l’objet qui se superpose à l’autre est lui-même une image. C’est donc une image qui cache la réalité et lui substitue une autre vue, créant cependant exactement les mêmes effets : humour, poésie, etc.

  • Voir mon board Pinterest

Femme à tête de livre

Femme à tête de livre

 

Femme dans un magazine

Femme (se) regardant dans un magazine ?

 

3) Utilisation d’un objet voilant (objet écran) comme image ou support d’image

  • un objet ou une surface plane normalement neutre, et qui, éventuellement, cache naturellement un autre objet, est ici utilisé comme support d’image, pour créer les mêmes effets que dans les catégories 1et 2.

  • Voir mon Board Pinterest

  • La célèbre campagne d’Evian utilise des tee-shirt comme support d’une image de bébé, ce qui créée une illusion avec la tête de ceux qui les portent :

Les tee-shirt evian avec bébés.

Les tee-shirt evian avec bébés.

 

  • Même principe dans la campagne ci-dessous qui utilise des serviettes de bain pour y placer des visuels… suggestifs !

Serviette avec imprimé... suggestif !

Serviette avec imprimé… suggestif !

 

  • Le site jobsintown.de a utilisé le même principe avec des machines du quotidien où sont placées des images qui dévoilent un intérieur inattendu mais à la signification explicite !

La superposition d'image selon jobsintown.de

La superposition d’image selon jobsintown.de

 

La superposition d'image selon jobsintown.de

Autre superposition d’image selon jobsintown.de

 

  • Et l’artisan ci-dessous quant à lui, s’est bien amusé dans la décoration de sa voiture :
Artisan voiture décorée

Artisan voiture décorée

 

  • Autre utilisation judicieuse du même principe dans les deux exemples ci-dessous :

Montre poignée au poignet

Montre poignée au poignet

 

Voir le nez à travers le gobelet

Voir le nez à travers le gobelet

4) Juxtaposition d’objets dans une image

  • dans une image, la juxtaposition d’objets crée les mêmes effets que la superposition dans les axes 1 à 3

Une grue soulève la lune

Une grue soulève la lune

 

Un parachutiste se pose sur la lune

Un parachutiste se pose sur la lune

 

Un enfant regarde une soucoupe volante

Un enfant regarde une soucoupe volante

 

5) Mixte de juxtaposition et de superposition :

Chien lecteur

Chien lecteur

 

  • Les images ci-dessous sont un florilège à elles toutes seules de superpositions et de juxtapositions. Le jeu consiste à les découvrir toutes !

Le club

J’hésite à parler de juxtapositions et de superpositions dans cette image… ;-))

 

Le Club 2

Même série que la précédente

7) Superposition d’image d’écran à la réalité dans une image

  • idem que l’axe 2 mais les images sont des écrans

  • C’est justement la catégorie des visuels de la publicité SFR

  • Voir mon board Pinterest. J’ai trouvé peu d’images de cette catégorie. J’ai fourni une tentative d’explication ci-dessus.

Voilà ! D’autres catégories s’ajouteront peut-être plus tard… Nous verrons. En tous cas, vous êtes les bienvenus pour compléter les catégories ci-dessus avec vos trouvailles !