Quand les images superposent différents moments du temps – Episode 3/3 : l’ubiquité temporelle dans la réalité augmentée.

Dans le premier billet de cette série, je vous parlais de vidéos qui représentent selon moi des variations sur l’ubiquité temporelle via leur usage de la superposition de deux moments dans une même image. Dans le second billet, j’évoquais la mise en oeuvre de mécanismes similaires dans le domaine photographique. Dans le présent billet, je vais aborder la question dans le champ du numérique et plus particulièrement de la réalité augmentée, technologie ubiquitaire par excellence.

L’un des principaux mécanismes de la réalité augmentée consiste justement à superposer des images ou des informations à une vue contemporaine de la réalité. Dans certains cas, on peut superposer des images anciennes à la vue contemporaine (réalité augmentée tournée vers le passé), dans d’autres cas, on superpose des images prospectives à la vue contemporaine (réalité augmentée tournée vers le futur). Dans les deux cas, la réalité augmentée crée des situation d’ubiquité temporelle en superposant deux moments dans une même image.

Il existe évidemment plein d’autres usages de la réalité augmentée (superposition d’informations à la vue contemporaine, superposition d’images imaginaires, ludiques, créatives, etc.). Je ne les aborderai pas ici car ce serait trop long et ce n’est pas exactement notre sujet.

Superposition tournée vers le passé

Le premier exemple que je vous propose est une série d’applications pour smartphones intitulée Ma ville avant. Créées, pour la première, en 2011, ces applications permettent de comparer des photos anciennes d’une ville à des photos contemporaines. Elles proposent plusieurs modalités d’affichage de ces reconductions photographiques : juxtaposition des images (à gauche dans l’illustration ci-dessous) ou superposition (à droite) avec un système de transition dans l’esprit de celui proposé dans l’article du blog Le voyage de Seth et Lise, cité dans le deuxième billet de cette série (sauf qu’ici c’est un effet de fondu enchainé et dans l’autre un effet de volet).

Ma ville avant

L’application Ma ville avant propose plusieurs modalités d’affichage des reconductions photographiques : juxtaposition des images (à gauche) ou superposition (à droite).

 

D’ici quelque temps, l’application devrait également proposer des « photomix » (mixage de l’image ancienne et de l’image contemporaine), à l’image de ceux présentés dans le précédent article.

Disponibles pour 7 villes à ce jour (Paris, Nantes, Metz, Barcelone, Vancouver, Montréal et Toronto), ces applications sont conçues par le biais d’un partenariat entre l’éditeur de l’application et des détenteurs de photos anciennes. Si vous le souhaitez, vous pouvez ainsi prolonger l’expérience de l’application sur des sites tels que :

Je suis tenté de citer ici aussi les dispositifs de réalité augmentée de l’abbaye de Cluny ou du chateau de Cherbourg (voir vidéos ci-dessous). Pourtant, s’ils permettent bien de superposer des images reconstituant l’abbaye telle qu’elle existait auparavant à ce qu’il en subsiste aujourd’hui, la superposition se fait non pas entre deux images, mais entre l’image de synthèse qui représente le passé et la vue réelle que vous avez de vos propres yeux (et non à travers votre smartphone ou votre tablette). A la vue des vidéos ci-dessous, vous conviendrez cependant que l’effet est très proche et tout aussi saisissant.

 


Superposition tournée vers le futur

Si elle sert parfois à superposer le passé au présent, la réalité augmentée peut aussi permettre de superposer le futur au présent. C’est que propose par exemple la société Artefacto, avec son logiciel Urbasee, qui permet de superposer la maquette 3D d’un projet immobilier à la vue en temps réel de votre environnement à travers un smartphone ou une tablette.

L'application Urbasee d'Artefacto

L’application Urbasee d’Artefacto

 

Même chose pour les meubles avec des solutions telles que celles des sociétés françaises Augment ou AchatDesign qui permettent chacune de simuler la présence d’un meuble ou d’un objet 3D dans la pièce où l’on se trouve. Ces solutions peuvent être utilisées par des sites e-commerce ou des professionnels de l’aménagement.

Augment

Avec Augment vous pouvez vérifier si la table de salon vers laquelle vous lorgnez sera effectivement du plus bel effet dans votre salon.

 

De la même manière, les dispositifs d’essayage virtuel de Zugara, les mannequins virtuels de Fits.me ou la solution d’essayage virtuel de lunettes de Fitting Box nous projettent dans le futur du moment où nous posséderions réellement le vêtement que l’on est en train d’essayer virtuellement via ces solutions.

Zugara

Grâce à Zugara, je peux vous le dire : elle vous va bien cette robe mademoiselle. Si si.

 

Voilà. Notre voyage dans les méandres du “temps mélangé sur images » se termine… J’espère que ça vous aura plu ! N’hésitez pas à poster en commentaire vos propres trouvailles dans le domaine…

Quand les images superposent différents moments du temps – Episode 2/3 : des photos ubiquitaires.

Dans le premier billet de cette série, je vous parlais de vidéos qui représentent selon moi des variations sur l’ubiquité temporelle. Dans le présent billet, je voudrais m’attarder sur la mise en oeuvre de mécanismes similaires dans le domaine photographique.

En photographie, il existe une pratique que l’on appelle la reconduction photographique. Elle consiste à réaliser une prise de vue sur le lieu et dans les mêmes conditions (angle de prise de vue, cadrage, focale, éclairage, distance au sujet…) qu’une image plus ancienne, qui sert de référence. On peut ensuite juxtaposer les deux images afin de voir l’évolution du lieu en question.

Reconduction photographique #1 : juxtaposition d’images

A titre d’exemple, les clichés ci-dessous on été pris à Fontenay-le-Comte (Vendée) (source).

Reconduction photographique - Fontenay-Le-Comte (Vendée)

Reconduction photographique – Fontenay-Le-Comte (Vendée)

Dans ce contexte, le lieu est le même et le moment différent. Mais les images ne sont que juxtaposées.

Dans leur blog, Le voyage de Seth et Lise, les deux auteurs ont consacré un article à des reconductions d’images qu’ils ont eu la bonne idée de présenter avec un dispositif interactif tout simple mais intéressant : un volet qui dévoile à la souris soit la photo du passé, soit celle du présent.

Sethetlise

Reconduction photographique #2 : superposition d’images

Une autre pratique, variante de la reconduction, consiste à utiliser une vue ancienne, à se rendre sur le lieu de sa prise de vue et à prendre un nouveau cliché qui intègre la prise de vue ancienne. Cela crée une incrustation dans l’image avec une superposition du passé sur le présent.

C’est à partir d’images de ce type que Taylor Jones, un jeune américain de 22 ans, a commencé le blog Dear Photograph en mai 2011. L’originalité de son projet réside dans son aspect collaboratif : les internautes sont invités à envoyer leur propres superpositions accompagnées d’un court texte descriptif. Les photos sont publiées dans le blog accompagnées d’une lettre commençant toujours par “Dear Photograph”. Le site est un vrai succès aux Etats-Unis et a donné lieu à l’édition d’un livre.

dearphotograph1

Une photo du site Dear Photograph.

dearphotograph2

Une autre photo du site Dear Photograph.

Autre projet similaire, la série Looking into the past, de Jason Powell, visible sur Flickr.

Looking into the past - Jason Powwel

Une photo de la série Looking into the past, de Jason Powell

Suite au succès de sa série, Jason Powell a créé un groupe Flickr qui rassemble plus de 2000 clichés similaires aujourd’hui.

Pour l’anecdote la série de Powell a été inspirée de celle de Michael Hughes, dont je parlerai peut-être un jour dans un prochain billet (suspens !).

Quoi qu’il en soit, faire ainsi ressurgir le passé au coeur du présent, il était normal qu’un tel projet photographique soit choisi pour faire la couverture de l’album d’un groupe nommé… Balbec… (y’a comme un goût de madeleine dans tout ça, non ?)

Pochette de l'album de Balbec

Pochette d’album de Balbec

 

Reconduction photographique #1 et #2 bis : retrouver le film dans la réalité

Les deux pratiques ci-dessus peuvent également être mises en oeuvre pour comparer non pas explicitement le passé et le présent, mais une oeuvre de fiction (par exemple un film) avec le lieu réel où il a été tourné.

C’est ce que certains se sont amusés à faire avec Edouard aux mains d’argent dans la série Edward Scissorhands Filming Locations en utilisant ici la juxtaposition pour présenter les photos.

Une photo de la série Edward Scissorhands Filming Locations

Une photo de la série Edward Scissorhands Filming Locations.

Toujours en mode juxtaposition, mais beaucoup plus ambitieux, et merveilleusement réalisé, le blog Movie Mimic pousse le soin jusqu’à localiser sur une carte chaque reconduction photographique.

Une reconduction photographique du film Midnight in Paris, sur le site Movie Mimic.

Une reconduction photographique du film Midnight in Paris, sur le site Movie Mimic.

Aussi ambitieux et très bien réalisé, le blog FILMography s’amuse quant à lui à superposer aux lieux réels les photos issues d’un film.

Une superposition film-photographie sur le blog FILMography

Une superposition film-photographie sur le blog FILMography

Reconduction photographique #3 : mixage et recomposition d’images

Après la juxtaposition et la superposition, je voudrai évoquer une troisième pratique qui consiste à réaliser un montage ou un mixage d’un cliché ancien et d’un cliché contemporain.

C’est ce que réalise de manière saisissante (comme on peut le voir sur l’image ci-dessous) la néerlandaise Jo Hedwig Teeuwisse dans sa série Ghosts of history (visible aussi sur Flickr et Facebook)

Un montage de la série Ghosts of history, de Jo Hedwig Teeuwisse

Un montage de la série Ghosts of history, de Jo Hedwig Teeuwisse

Même démarche chez le photographe russe Sergey Larenkov qui fait revivre les fantômes de la seconde guerre mondiale dans plusieurs villes d’Europe.

Georgy Zhukov, commandant de l'Armée Rouge, sur les marches du Reichstag à Berlin, en 1945, & aujourd'hui un musée.

Soldats de l’Armée Rouge, en 1945, sur les marches du Reichstag à Berlin, aujourd’hui un musée.

On retrouve également beaucoup d’images de ce type sur le blog Photimages… d’hier et aujourd’hui, par ailleurs dédié à la reconduction photographique en général. Le(s) auteur(s) du blog ont également un Scoop.it sur le même thème.

Pour que ces montages très saisissants soient réussis, cela impose de prendre le cliché contemporain dans les conditions absolument similaires au cliché ancien. C’est donc un tour de force. Mais si c’est le cas, l’impression que procure l’image finale est souvent particulièrement forte en raison justement de cette imbrication très étroite des deux clichés, donc des deux moments du temps, sur une même image. Ce dispositif est l’exacte traduction dans le domaine de la photographie du film de Philipp Stockton dont je vous parlais dans le premier article de cette série. Et l’impression produite par les images est ici assez similaire à celle que j’avais décrite dans le premier billet à propos de la vidéo de Stockton.

Superposition créative

Pour finir, je m’écarte un peu de mon sujet, mais le détour en vaut la peine. Dans les exemples ci-dessus, en effet, la superposition est celle de deux moments du temps. Mais il existe aussi une pratique qui consiste à superposer une image créative sur une image réaliste. C’est ce que propose, avec beaucoup d’humour et de poésie Ben Heine dans une série intitulée “Pencil vs Camera”.

Une image de la série Pencil vs Camera, de Ben Heine.

Une image de la série Pencil vs Camera, de Ben Heine.

 

Pour le plaisir, une autre image de la série Pencil vs Camera, de Ben Heine.

Pour le plaisir, une autre image de la série Pencil vs Camera, de Ben Heine.

Voilà. J’espère que ça vous a plu ! Dans le prochain billet, je vous parlerai de dispositifs interactifs similaires à travers ceux que permet la réalité augmentée !