Les interfaces de l’entreprise digitale

Dans deux précédents articles (ici et ), j’ai évoqué ce qui constituait pour moi les 4 dimensions clés de l’entreprise 2.0, à savoir :

  • le socle technologies+devices
  • les services que les technologies+devices permettent de construire
  • les usages que les services permettent
  • le management qui fixe le cadre de l’usage des services et technologies+devices

 
Ces dimensions sont celles à prendre en considération si l’on veut conduire à bien une transformation 2.0 de l’entreprise, ce qu’on appelle aussi tantôt la transformation digitale de l’entreprise, tantôt le Social Business Design de l’entreprise. Bref, ces 4 dimensions doivent constituer les streams de votre projet de transformation.

Dans ce contexte, quelles actions doivent être menées pour conduire cette transformation ? Sur ce plan, je serai classique en proposant une organisation des actions selon les quatre grandes étapes clés que sont : la stratégie > la conception > la réalisation > l’animation-accompagnement.
 
J’aurai l’occasion de revenir en détail prochainement sur chacune de ces étapes. Mais dans cet article, je voudrai souligner ce qui est selon moi un facteur clé de succès de cette approche globale, à savoir : le besoin de penser chacun de ces niveaux en termes de design consistant à produire, finalement ou à titre de moyen, une ou plusieurs interfaces utilisateurs.

Je crois effectivement que chacun de ces 4 leviers a besoin d’interfaces utilisateurs pour produire ses effets sur les individus et au niveau de l’entreprise.

L’interface des services et applications

Pour certains leviers, l’interface utilisateur paraît assez évidente dans la mesure où ces leviers sont par nature visuels et préhensibles physiquement. C’est par exemple le cas avec les services ou applications. C’est d’ailleurs justement à eux que j’emprunte cette notion d’interface utilisateur. Il s’agit en fait d’une dimension constitutive des services digitaux : la fameuse interface homme-machine (IHM), ou encore interface digitale. Sans elle, pas de service utilisable, donc pas d’usage !

L’interface des technologies & appareils

Pour la couche des technologies & appareils, si ces derniers (les appreils) sont en eux-mêmes une interface évidente (ordinateurs, écrans, smartphones, câbles…), c’est déjà moins évident avec les technologies. Vous me direz qu’il n’y a rien de plus matériel qu’un serveur, des câbles, un routeur Wi-Fi, etc. Certes, mais il existe aussi toute une part de technologie complètement immatérielle, et non des moindres, à savoir le code, les programmes, l’architecture et l’urbanisation du système d’information, etc. Et bien, c’est là où je pense qu’il faut travailler à matérialiser, à rendre visuelle et perceptible cette part de ce levier.

Là encore, vous allez me dire : quel est l’intérêt de rendre visuel et perceptible ce levier ? Est-ce que ça ne doit pas au contraire être le plus caché possible pour l’utilisateur ? Sans doute, certes, au sens où l’utilisateur doit être déchargé au maximum des manipulations et des contraintes techniques qui peuvent peser sur les services qu’il utilise. Mais pour autant, il me paraît particulièrement important de l’aider à comprendre pourquoi telle ou telle contrainte IT subsiste, et si elle sera levée ou pas, et quand, et comment faire en attendant, etc. Bref, même en matière d’IT d’entreprise, il me paraît particulièrement utile et important d’être pédagogique et de pratiquer une communication ouverte et de confiance avec les utilisateurs, plutôt qu’une communication de la chappe de plomb ou de la boîte noire. Nous verrons tout à l’heure comment cela peut se matérialiser.

Les deux autres leviers que sont les usages et le management sont sans doute ceux pour lesquels la notion d’interface paraît la moins évidente, la plus exotique. Quelle peut être l’interface du management ? ou l’interface des usages ?

L’interface du management

Et bien, selon moi, il est très utile et important de matérialiser au maximum les décisions prises par le management et la Direction de l’entreprise, les impulsions qu’il souhaite communiquer, la stratégie que l’entreprise poursuit, l’organisation qui est mise en place, etc. Plusieurs types de documents peuvent remplir cette fonction : chartes, messages clés, codes de bonnes conduites, organigramme, règlement intérieur, entretiens annuels, contrat de travail, fiche de poste, etc. Et de nombreux canaux peuvent être utilisés pour les diffuser : événements internes, affiches, écrans muraux, intranet, etc. Certains de ces canaux sont justement des services, au sens de l’un des 4 leviers dont je parle ici. Sur ce plan, je suis particulièrement en phase avec cet article de Cecil Dijoux sur le management visuel ou encore avec Dave Gray, promoteur du visual thinking, des culture maps et des pratiques consistant à créer des interfaces de management. A ce sujet, je vous invite à regarder cette présentation éclairante qu’il a faite sur ce thème lors de Lift2013.

L’interface du management c’est aussi l’interface des données de gestion de l’entreprise. Sur ce point, encore faut-il que l’entreprise ait pris la décision de communiquer ou de rendre accessibles ces données. C’est en tout cas ce que fait la société Techné depuis plusieurs années. Son exemple me paraît particulièrement intéressant et inspirant. Ensuite, se pose la question (non détaillée dans l’article ci-dessus pour le cas de Techné) de la manière dont ces données sont communiquées. Personnellement, je suis un fervent partisan des solutions de dashboard et de datavisualisation telles que Panic Status Dashboard, Geckoboard, Cyfe ou Leftronic, qui selon moi rendent la BI accessible à tout un chacun dans l’entreprise. La plupart d’entre elles permettent notamment l’affichage aussi bien sur desktop que sur mobile ou encore sur affichage digital mural, dont je suis un grand fan !

La solution "Status Dashboard" de Panic permet un affichage mural élégant et efficace de toutes sortes de données de gestion de l'entreprise.

La solution « Status Dashboard » de Panic permet un affichage mural élégant et efficace de toutes sortes de données de gestion de l’entreprise.

L’interface des usages

Parfait. Et pour les usages ? Et bien, c’est la même chose : il faut essayer au maximum de les rendre visuels, voire matériels, à travers trois axes en particulier :

  • Utiliser des usages et des pratiques “visuels” : les pratiques agiles en sont un bon exemple.
  • Créer des documents visuels qui expliquent et influencent les usages (c’est à dire qui incitent aux bons usages et dissuadent des autres) : au-delà des classiques supports de formation et des chartes, je pense qu’il y a matière à innover en utilisant des infographies, dont on voit le succès sur le web, en mettant sous forme illustrée des mantras, comme l’a récemment rappelé Oscar Berg, ou encore en mettant en oeuvre des mécanismes et des interfaces de gamification.
  • Proposer des dispositifs qui montrent les données mesurées des usages : cela consiste souvent à mixer l’analytique avec des solutions de dashboard ou de datavisualisation comme celles que nous avons vues ci-dessus. Récemment, je suis tombé sur cette application de datavisualisation créée par Sennep pour l’intranet de Kantar, dont je connais très peu de choses mais qui paraît correspondre exactement à ce que je décris ici.

Et l’interface des individus ?

Dans ma grille à 4 niveaux, les individus ne sont pas représentés. Pourtant, ils constituent évidemment la clé de voûte de toute la pyramide. J’ai déjà abordé à plusieurs reprises la question de l’interface visuelle des individus à mettre en oeuvre notamment dans un intranet ou un réseau social via des annuaires très visuels. J’ajouterai juste aujourd’hui à cet article précédent l’exemple récent de Jostle, qui propose une mosaïque de portraits qui me plaît beaucoup.

L'annuaire très visuel de Jostle.

L’annuaire très visuel de Jostle.

Finalement, pour résumer, je pense que chaque levier gagne à être envisagé comme un matériau à “designer” de manière visuelle et la plus matérielle possible en vue d’un usage par l’utilisateur. Par qui ce travail doit-il être fait ? Par des designers justement, des concepteurs.

Des designers pour chacune de ces interfaces

Les designers des services sont tout trouvés : ce sont les designers digitaux (consultants, ergonomes, UX designers, creative designers…). Leur métier consiste justement à penser en fonction des utilisateurs finaux, donc en termes d’interface.

Les designers des appareils existent également, nul besoin de les réinventer. Eux aussi pensent éminemment de manière user centric, donc en terme d’interface.

Côté technologie, les intervenants existent également : développeurs, architectes, urbanistes, administrateurs… Mais la différence principale vient du fait que leur travail n’a pas nécessairement été pensé jusqu’à présent comme destiné à être utilisé, communiqué, vu, perçu, compris par les utilisateurs finaux. Je pense que cela doit évoluer et que l’ensemble de ces acteurs doit chercher à communiquer leur travail aux utilisateurs finaux, qui ne sont pas seulement utilisateurs d’un service ou d’un appareil, mais aussi d’une technologie. Il est donc utile selon moi qu’ils se fassent aider pour cela par des designers professionnels, qu’il s’agisse de designers digitaux ou non.

C’est la même chose avec le management. Les managers existent évidemment, mais conçoivent-ils leur travail comme celui d’un designer ? Pensent-ils toujours qu’une décision qui a été prise, qu’une stratégie, qu’une culture d’entreprise, doit s’incarner visuellement pour être perçue, comprise, appropriée et produire ses effets ? En partie, c’est certain, et de plus en plus. Mais il me semble qu’il existe encore une marge de progression énorme. Et de ce point de vue, ils peuvent se faire aider par des gens comme Dave Gray, cité ci-dessus, et sa pratique du design d’information au service de l’entreprise.

Le champ le plus vierge aujourd’hui reste selon moi celui des usages. En partie parce qu’il s’agit déjà en lui-même d’un champ nouveau dans les entreprises. Qui se préoccupe en effet des usages ? Certes, il existe parfois des process, qui peuvent même être très contraignants. Mais ils représentent justement une vision très mécanique, voire “castratrice” des usages. Il y a aussi la formation. Mais le cadre trop formel dans lequel elle est encore aujourd’hui trop souvent dispensée ne correspond plus à la mutation des usages de travail d’aujourd’hui. Tout reste donc à inventer dans le registre du design des usages en entreprise, et les rôles dédiés à cela n’existent pas encore. J’aurai l’occasion d’y revenir…

Pour un design graphique de l’information d’entreprise

Face au volume sans cesse plus important des flux d’information et face au règne des données, certaines entreprises répondent en fermant le robinet et en tentant de limiter l’accès des employés à ces informations. D’autres, au contraire, essaient de doter leurs employés des moyens d’exploiter le plus efficacement possible ces données et d’en extraire un maximum de valeur ajoutée.

Face au défi du volume (les fameuses Big Data), une partie de la réponse tient évidemment dans la puissance des nouveaux outils de captation, de stockage, de filtre, de tri, d’analytique… des données. Un autre volet relève de la construction d’interfaces capables de rendre ces données lisibles et facilement navigables, ce qui aide à leur donner du sens, donc à les exploiter, les réutiliser, les manipuler, bref, à agir à partir d’elles. C’est là tout l’enjeu de la datavisualisation.
Mais, pour autant que l’enjeu de la datavisualisation soit évident lorsqu’on a affaire à des données complexes ou volumineuses, il y a selon moi un challenge tout aussi important à relever pour rendre visuelles, attractives, manipulables et plus impactantes beaucoup d’autres données et informations de l’entreprise, et parfois des données très simples. Plutôt que de parler de datavisualisation, on devrait parler ici de design d’information. A cet égard, j’ai découvert récemment une page que je trouve très inspirante.

Une grille synoptique de présentation de vos publications et réalisations

Elle se trouve sur le site de Dataveyes, une société spécialisée dans la datavisualisation. Evidemment, vous ne serez pas étonné que j’ai trouvé cet exemple chez un expert du domaine ! Je vous invite à aller voir la page “Notre histoire” sur leur site web. Elle sert ici la communication corporate externe, mais elle pourrait tout aussi bien fonctionner telle qu’elle en communication interne. Que ne rêverait-on pas de disposer d’une telle page sur un intranet !

La page "Notre Histoire" du site web de Dataveyes

La page « Notre Histoire » du site web de Dataveyes

Pourquoi cette page m’intéresse-t-elle ? Tout d’abord, elle illustre à merveille la conviction que défend cet article, à savoir qu’on a tout à gagner à rendre l’information que l’on diffuse la plus graphique possible. Et quand je parle d’information, a) il ne s’agit pas ici de données complexes, mais bien d’informations assez simples, et b) ces informations sont de types très variés puisqu’on trouve sur la même page : l’agenda des événements, la liste des projets, quelques publications de type “présentations”, des vidéos et des articles.

Une vue d’ensemble des contenus

La première chose que l’on peut noter, c’est que la présentation de ces différents types d’informations sur une même page est non seulement tout à fait cohérente, mais même particulièrement efficace, car non seulement cela évite de naviguer sur autant de pages qu’il y a ici de catégories de contenus (ce qui aurait été le cas avec un mode de présentation classique), d’où une économie de temps en termes de navigation dans les contenus, mais cela procure également un surcroît de lisibilité et donc de sens dans la lecture et l’interprétation de toutes ces informations. Cette page procure en effet à la fois une vision d’ensemble des événements et productions de l’entreprise, ce qui permet d’en prendre pleinement la mesure, et permet également d’accéder dans le détail à chacun d’eux, d’où une navigation efficace.

Pour autant, tout n’est pas parfait dans une telle page. Tout d’abord, la lisibilité de chaque contenu ne se fait pas d’emblée, mais au survol de la souris. Pour la recherche d’un contenu bien précis, c’est gênant. Certes, des correctifs sont possibles facilement, mais on pourrait aussi imaginer que cette page ne soit qu’un mode d’affichage alternatif à un mode plus classique, qui lui, listerait les accroches vers les articles.

Une ligne de temps pour revenir sur le passé ou… se projeter dans le futur

En matière de communication interne, il me paraît très intéressant de noter qu’un tel mode d’affichage peut servir aussi bien la présentation de contenus internes qu’externes. Je veux dire par là qu’on peut y voir un mode d’affichage aussi bien pour les publications de l’intranet (le magazine interne, les blogs, la webtv interne, etc…), que pour une rubrique de veille ou de revue de presse qui collecterait donc des contenus en provenance du web. Dans l’exemple de Dataveyes, la page sert d’ailleurs à donner accès à des contenus extérieurs au site dataveyes.com. Le découpage en plusieurs lignes peut être utilisé pour afficher plusieurs médias, comme dans le cas de dataveyes, ou plusieurs thèmes ou rubriques au sein d’un même média. Bref, le schéma est infiniment maléable selon les besoins.

Le dernier point que j’aimerais noter est la présentation sous forme de ligne de temps. Elle est très intéressante, mais dans le cas précis, je regrette juste qu’il n’y ait pas de datation en haut ou en bas de la grille (elle se fait en mode contextuel dans une bulle qui suit le curseur), ni de marqueur de la date du jour. En l’état actuel, l’expression “vers le futur” est trompeuse puisque la grille ne va justement pas vers le futur du jour de consultation : elle se contente de proposer une vue de ce qui s’est passé. J’aurais trouvé encore plus intéressant qu’elle propose également une vue “vers le futur”, notamment pour la ligne “Agenda des événements”, évidemment. Mais cela pourrait aussi être utile pour la partie “Projets”, pour l’annonce de sortie de nouveaux produits par exemple. Dans un contexte interne notamment, il peut être aussi utile de se projeter dans l’avenir que de pouvoir revenir dans ce qui s’est passé.

Quoi qu’il en soit, voilà une page diablement inspirante, que je vous invite vivement à aller voir et manipuler.

La timeline de vos projets et événements

Le second exemple que j’aimerais évoquer est l’une des fonctionnalités de la nouvelle version d’Office 2013 & SharePoint 2013 de Microsoft. Vous allez me dire : quel rapport ? Et bien il va vous sauter aux yeux en regardant la capture d’écran ci-dessous, puisqu’il s’agit de l’affichage des tâches et jalons d’un projet ou d’un agenda personnel sous forme de ligne de temps (ou timeline).

Ligne de temps dans SharePoint & Office 2013

Les tâches et jalons d’un projet ou d’un agenda personnel affichés sous forme de ligne de temps dans SharePoint & Office 2013

Le fait que Microsoft choisisse d’implémenter cette fonctionnalité dans l’outil phare de la collaboration d’entreprise dans le monde est pour moi significatif du fait que les acteurs majeurs de l’édition des logiciels d’entreprise prennent enfin conscience de l’importance du design d’information dans la conception des outils de travail quotidien des “travailleurs du savoir”. Une telle fonctionnalité n’est en effet plus considérée comme un gadget, mais comme le gage de plus d’efficacité individuelle et collective.

Un dashboard graphique qui résume l’activité de votre réseau social

La sortie récente de la version 4 de Tibbr, le réseau social d’entreprise de Tibco, va dans le même sens puisque l’une de ses nouvelles fonctionnalités est une page intitulée “What’s happening” qui affiche de manière très graphique sous forme de dashboard un certain nombre d’indicateurs clés relatifs à l’activité de la plateforme. La capture d’écran parle d’elle-même :

La page “What’s happening” de Tibbr.

La page “What’s happening” de Tibbr : un Dashboard très graphique.

C’est là selon moi un bel exemple de ce que le design d’information peut apporter de manière très simple à l’expérience utilisateur : clarté, sens, séduction ludique, incitation à la visite et à l’interaction… Et vous, qu’en pensez-vous ? Que pensez-vous de tous ces exemples ? Est-ce là, selon vous, une vraie tendance qui répond à un véritable enjeu ?