Vers une information toujours plus contextuelle, selon le lieu et le moment.

La numérisation croissante de nos activités quotidiennes, qu’elles soient privées ou professionnelles, produit toujours plus d’informations. Dans ce contexte, lutter contre la surcharge informationnelle au travail est devenu un vrai serpent de mer pour les entreprises. Heureusement que certains optimistes comme Clay Shirky nous donnent du courage en nous expliquant que “ce n’est pas un problème de surcharge d’information, c’est un défaut de filtre”.

La quête du filtre ! Voilà désormais le nouveau Graal du management de l’information, que ce soit en entreprise ou à titre privé (voir mon précédent article sur les filtres dans les activity streams) ! Et pour l’atteindre, tout le monde s’accroche à une formule magique bien connue depuis des années : “la bonne information, à la bonne personne, au bon moment”. Son décryptage opérationnel, hélas, reste encore aujourd’hui mystérieux ! Mais cela ne décourage pas de nombreux éditeurs de logiciels. Et ils ont bien raison, car les innovations en la matière proposent désormais chaque jour des solutions plus intéressantes les unes que les autres.

Trois d’entre elles ont récemment attiré mon attention. Leur point commun est d’aborder le problème, ou plutôt la solution, par le biais de la contextualisation. Ça n’est évidemment pas le seul angle d’attaque possible de la question. D’autres solutions utilisent par exemple celui de la personnalisation, qu’elle soit implicite ou explicite (nous y reviendrons sans doute dans de prochains articles). Ici, la contextualisation consiste à dire que l’information mise à disposition de l’utilisateur varie suivant le lieu où il se trouve et/ou le moment. Comme on peut s’y attendre, tout cela repose sur l’utilisation d’appareils mobiles, smartphones ou tablettes.

1. Modifier les flux d’information en fonction du moment de la journée

Le premier exemple concerne la contextualisation temporelle. Il nous est fourni par Chameleon, une application Android disponible depuis l’été 2012. Pour l’anecdote, Chameleon est un projet financé par crowdfunding via Kickstarter, une plateforme qui a décidemment le vent en poupe. Il devait recueillir 50 000 dollars de fonds, ce qui a été atteint en quelques semaines. Chameleon n’est pas un produit dédié à l’entreprise ou à un usage professionnel, mais je trouve qu’il s’adapte particulièrement bien à ce contexte. Il mériterait d’ailleurs d’être décliné pour…

Avant d’aborder le point qui nous intéresse, il faut d’abord dire un mot sur l’interface. Chameleon se présente comme un portail avec des widgets affichant différents contenus et services. L’idée derrière l’application est de proposer un design homogène des widgets afin d’optimiser l’expérience utilisateur. Le nombre de widgets disponible est donc volontairement restreint pour l’instant et devrait augmenter progressivement. De ce point de vue, il est intéressant de noter à quel point la mise en oeuvre d’une logique de portail sur une tablette change la donne par rapport à son usage dans un navigateur desktop ! Le nombre restreint de widgets sur chaque page-écran apporte ici une grande lisibilité à ces dernières. Et le choix de passer d’un écran à l’autre par slide plutôt que de scroller verticalement se fait avec une telle fluidité qu’on en oublie presque qu’on change de page. Bref, l’expérience de navigation semble très agréable.

L'interface de Chameleon

L’interface de Chameleon est composée de widgets personnalisables

Mais revenons à notre propos initial : la contextualisation. On notera tout d’abord, que l’application permet de personnaliser l’affichage des widgets et de leur contenu, et ceci de manière très intuitive. C’est une première chose. Mais surtout, et c’est là où je voulais en venir, l’application propose une fonctionnalité très simple, mais que je trouve très maline : elle offre la possibilité à l’utilisateur de “programmer” l‘affichage de différents widgets en fonction du moment de la journée. L’idée derrière est que l’on n’a pas les mêmes besoins d’information le matin chez soi, ou dans les transports, ou pendant sa journée de travail, ou à la pause déjeuner, etc. Ceci est évidemment particulièrement vrai dans le cas d’une application mobile. Mais je pense qu’on pourrait tout à fait trouver des usages pertinents similaires sur les desktop. Je vous invite à consulter la vidéo ci-dessous pour juger par vous-même.

 

2. Se connecter à des flux d’informations locaux au gré de ses déplacements

Venons en maintenant à la contextualisation géographique. C’est l’innovation qu’a annoncé en début d’année, et que devrait lancer prochainement, Tibco sur son application sociale Tibbr (dont la version 4 vient justement d’être lancée). L’application qui m’intéresse s’appelle TibbrGeo. Elle s’appuie sur le mode de fonctionnement de Tibbr, qui propose à ses utilisateurs de créer des flux de données-activités gérés par des tags conçus comme des “sujets”, auxquels les utilisateurs peuvent ensuite s’abonner et lire dans leur Activity stream.

TibbrGeo ajoute à ce mode de fonctionnement le principe de la géolocalisation : les “sujets” correspondent à des lieux. Les lieux sont géotaggués. En fonction de mes déplacements, je vais donc pouvoir accéder au flux d’informations du lieu où je me trouve (geo data hubs). L’idée ici est que je n’ai besoin de ces informations que lorsque je suis dans le contexte de ma présence dans le lieu concerné. Et si je change de lieu, je pourrai me connecter à un autre flux de données, correspondant cette fois-ci au nouveau lieu où je me trouve, etc.

Je pense que ce mode de fonctionnement correspond parfaitement au principe du filtre intelligent qui m’apporte “la bonne information, au bon moment, au bon endroit” et m’assure plus d’efficacité ou de productivité. Je vous invite à regarder la vidéo, aussi explicite qu’inspirante :

 

3. Contextualisation géographique ET temporelle à la fois avec Google Now

Bénéficier des deux modes de contextualisation précédents, c’est ce que semble proposer Google Now, la nouvelle application mobile de Google.

Google Now

Google Now propose des informations qui varient selon le contexte temporel et géographique

Sur la page de présentation de l’application, on peut lire le texte suivant, qui met surtout l’accent sur la contextualisation temporelle, et qui semble un parfait résumé de mon propos sur ce sujet en début d’article :

Google Now gets you just the right information at just the right time.

It tells you today’s weather before you start your day, how much traffic to expect before you leave for work, when the next train will arrive as you’re standing on the platform, or your favorite team’s score while they’re playing. And the best part? All of this happens automatically. Cards appear throughout the day at the moment you need them.

La vidéo ci-dessous, quant à elle, évoque aussi bien la contextualisation temporelle que géographique :

 

Qu’ils aient été imaginés dans un contexte d’entreprise ou privé, les dispositifs ci-dessus, et tous leurs équivalents, me paraissent avoir un intérêt des plus réels pour les entreprises et leurs employés. Qu’en pensez-vous ?

Pour un design graphique de l’information d’entreprise

Face au volume sans cesse plus important des flux d’information et face au règne des données, certaines entreprises répondent en fermant le robinet et en tentant de limiter l’accès des employés à ces informations. D’autres, au contraire, essaient de doter leurs employés des moyens d’exploiter le plus efficacement possible ces données et d’en extraire un maximum de valeur ajoutée.

Face au défi du volume (les fameuses Big Data), une partie de la réponse tient évidemment dans la puissance des nouveaux outils de captation, de stockage, de filtre, de tri, d’analytique… des données. Un autre volet relève de la construction d’interfaces capables de rendre ces données lisibles et facilement navigables, ce qui aide à leur donner du sens, donc à les exploiter, les réutiliser, les manipuler, bref, à agir à partir d’elles. C’est là tout l’enjeu de la datavisualisation.
Mais, pour autant que l’enjeu de la datavisualisation soit évident lorsqu’on a affaire à des données complexes ou volumineuses, il y a selon moi un challenge tout aussi important à relever pour rendre visuelles, attractives, manipulables et plus impactantes beaucoup d’autres données et informations de l’entreprise, et parfois des données très simples. Plutôt que de parler de datavisualisation, on devrait parler ici de design d’information. A cet égard, j’ai découvert récemment une page que je trouve très inspirante.

Une grille synoptique de présentation de vos publications et réalisations

Elle se trouve sur le site de Dataveyes, une société spécialisée dans la datavisualisation. Evidemment, vous ne serez pas étonné que j’ai trouvé cet exemple chez un expert du domaine ! Je vous invite à aller voir la page “Notre histoire” sur leur site web. Elle sert ici la communication corporate externe, mais elle pourrait tout aussi bien fonctionner telle qu’elle en communication interne. Que ne rêverait-on pas de disposer d’une telle page sur un intranet !

La page "Notre Histoire" du site web de Dataveyes

La page « Notre Histoire » du site web de Dataveyes

Pourquoi cette page m’intéresse-t-elle ? Tout d’abord, elle illustre à merveille la conviction que défend cet article, à savoir qu’on a tout à gagner à rendre l’information que l’on diffuse la plus graphique possible. Et quand je parle d’information, a) il ne s’agit pas ici de données complexes, mais bien d’informations assez simples, et b) ces informations sont de types très variés puisqu’on trouve sur la même page : l’agenda des événements, la liste des projets, quelques publications de type “présentations”, des vidéos et des articles.

Une vue d’ensemble des contenus

La première chose que l’on peut noter, c’est que la présentation de ces différents types d’informations sur une même page est non seulement tout à fait cohérente, mais même particulièrement efficace, car non seulement cela évite de naviguer sur autant de pages qu’il y a ici de catégories de contenus (ce qui aurait été le cas avec un mode de présentation classique), d’où une économie de temps en termes de navigation dans les contenus, mais cela procure également un surcroît de lisibilité et donc de sens dans la lecture et l’interprétation de toutes ces informations. Cette page procure en effet à la fois une vision d’ensemble des événements et productions de l’entreprise, ce qui permet d’en prendre pleinement la mesure, et permet également d’accéder dans le détail à chacun d’eux, d’où une navigation efficace.

Pour autant, tout n’est pas parfait dans une telle page. Tout d’abord, la lisibilité de chaque contenu ne se fait pas d’emblée, mais au survol de la souris. Pour la recherche d’un contenu bien précis, c’est gênant. Certes, des correctifs sont possibles facilement, mais on pourrait aussi imaginer que cette page ne soit qu’un mode d’affichage alternatif à un mode plus classique, qui lui, listerait les accroches vers les articles.

Une ligne de temps pour revenir sur le passé ou… se projeter dans le futur

En matière de communication interne, il me paraît très intéressant de noter qu’un tel mode d’affichage peut servir aussi bien la présentation de contenus internes qu’externes. Je veux dire par là qu’on peut y voir un mode d’affichage aussi bien pour les publications de l’intranet (le magazine interne, les blogs, la webtv interne, etc…), que pour une rubrique de veille ou de revue de presse qui collecterait donc des contenus en provenance du web. Dans l’exemple de Dataveyes, la page sert d’ailleurs à donner accès à des contenus extérieurs au site dataveyes.com. Le découpage en plusieurs lignes peut être utilisé pour afficher plusieurs médias, comme dans le cas de dataveyes, ou plusieurs thèmes ou rubriques au sein d’un même média. Bref, le schéma est infiniment maléable selon les besoins.

Le dernier point que j’aimerais noter est la présentation sous forme de ligne de temps. Elle est très intéressante, mais dans le cas précis, je regrette juste qu’il n’y ait pas de datation en haut ou en bas de la grille (elle se fait en mode contextuel dans une bulle qui suit le curseur), ni de marqueur de la date du jour. En l’état actuel, l’expression “vers le futur” est trompeuse puisque la grille ne va justement pas vers le futur du jour de consultation : elle se contente de proposer une vue de ce qui s’est passé. J’aurais trouvé encore plus intéressant qu’elle propose également une vue “vers le futur”, notamment pour la ligne “Agenda des événements”, évidemment. Mais cela pourrait aussi être utile pour la partie “Projets”, pour l’annonce de sortie de nouveaux produits par exemple. Dans un contexte interne notamment, il peut être aussi utile de se projeter dans l’avenir que de pouvoir revenir dans ce qui s’est passé.

Quoi qu’il en soit, voilà une page diablement inspirante, que je vous invite vivement à aller voir et manipuler.

La timeline de vos projets et événements

Le second exemple que j’aimerais évoquer est l’une des fonctionnalités de la nouvelle version d’Office 2013 & SharePoint 2013 de Microsoft. Vous allez me dire : quel rapport ? Et bien il va vous sauter aux yeux en regardant la capture d’écran ci-dessous, puisqu’il s’agit de l’affichage des tâches et jalons d’un projet ou d’un agenda personnel sous forme de ligne de temps (ou timeline).

Ligne de temps dans SharePoint & Office 2013

Les tâches et jalons d’un projet ou d’un agenda personnel affichés sous forme de ligne de temps dans SharePoint & Office 2013

Le fait que Microsoft choisisse d’implémenter cette fonctionnalité dans l’outil phare de la collaboration d’entreprise dans le monde est pour moi significatif du fait que les acteurs majeurs de l’édition des logiciels d’entreprise prennent enfin conscience de l’importance du design d’information dans la conception des outils de travail quotidien des “travailleurs du savoir”. Une telle fonctionnalité n’est en effet plus considérée comme un gadget, mais comme le gage de plus d’efficacité individuelle et collective.

Un dashboard graphique qui résume l’activité de votre réseau social

La sortie récente de la version 4 de Tibbr, le réseau social d’entreprise de Tibco, va dans le même sens puisque l’une de ses nouvelles fonctionnalités est une page intitulée “What’s happening” qui affiche de manière très graphique sous forme de dashboard un certain nombre d’indicateurs clés relatifs à l’activité de la plateforme. La capture d’écran parle d’elle-même :

La page “What’s happening” de Tibbr.

La page “What’s happening” de Tibbr : un Dashboard très graphique.

C’est là selon moi un bel exemple de ce que le design d’information peut apporter de manière très simple à l’expérience utilisateur : clarté, sens, séduction ludique, incitation à la visite et à l’interaction… Et vous, qu’en pensez-vous ? Que pensez-vous de tous ces exemples ? Est-ce là, selon vous, une vraie tendance qui répond à un véritable enjeu ?