Eric Seulliet : « L’open innovation se professionnalise dans les entreprises. Les labs d’innovation en sont l’illustration. »

Mardi prochain, 17 novembre, aura lieu la deuxième édition de l’Innovation Ecosystem Agora (IEA), au Pôle Léonard de Vinci de La Défense (Paris). Cette édition sera dédiée aux laboratoires d’innovation d’entreprises, les fameux Innovation Labs. J’ai rencontré récemment Eric Seulliet, l’organisateur de l’événement, qui a bien voulu m’accorder une interview sur cet événement.

Eric Seulliet

Eric Seulliet

Bonjour Eric. Peux-tu te présenter rapidement : ton parcours et tes activités actuelles ?

Je travaille dans l’innovation depuis une quinzaine d’années, après avoir démarré dans le marketing. Il y a 10 ans, j’ai créé un think tank, La Fabrique du futur, qui travaille sur tout ce qui est co-innovation, co-design, innovation collaborative, etc. C’est en vogue aujourd’hui, mais quand on a commencé, on était dans l’évangélisation. L’idée clé, c’est : comment co-créer ensemble ? En 2008, La Fabrique du Futur a été labellisée living lab européen. On fait partie du réseau ENoLL (European Network of Living Labs). En 2012, on a créé France Living Labs, le réseau français des livings labs, dont je suis vice-président. Il y a 2 ans, j’ai lancé le DIL (Discovery Innovation Lab), qui a vocation à être un do-tank (en complément de l’aspect think tank de La Fabrique du Futur), pour accompagner les entreprises, les grands groupes ou les startups dans leurs démarches d’innovation, depuis la phase de veille, d’idéation, puis de prototypage et d’expérimentation, jusqu’à la mise sur le marché (1).

En 2014, tu as créé l’Innovation Ecosystem Agora (IEA). Peux-tu nous décrire cet événement ?

J’ai fait le constat qu’il y avait beaucoup de dispositifs d’innovation et d’entrepreneuriat qui émergeaient partout : living labs, fab labs, incubateurs, accélérateurs, techshops, etc. Chaque semaine, il y en avait un nouveau. Le problème, c’est que ces labs se créaient souvent en silos, en s’ignorant, voire en concurrence plutôt qu’en coopération. Or, un lab isolé n’a pas grand sens en soi. Ces dispositifs doivent s’interconnecter, être reliés en écosystèmes. Et être multifacettes, polymorphes ! De là est née l’Innovation Ecosystem Agora : une journée de conférences et d’échanges pour que tous les acteurs de l’innovation se rencontrent, fassent connaissance et échangent entre eux.

Sur la scène de l'IEA 2014.

Sur la scène de l’IEA 2014.

Le 17 novembre prochain, aura lieu l’édition 2015. Peux-tu nous la présenter ?

Alors que l’édition 2014 portait sur tous les écosystèmes d’innovation, cette édition 2015 se focalise sur les labs d’innovation. On a constaté en effet que l’année 2014-2015 avait vu la création de multiples labs d’innovation dans les grands groupes. On a donc décidé d’en faire le sujet de l’édition 2015. Par ailleurs, on a initié une étude sur le sujet. D’autres organismes l’ont fait également. On les a donc invités à présenter les résultats de leurs études. La journée commencera par une table ronde qui va poser la problématique globale des labs d’innovation. On va dresser un panorama des labs d’innovation en France (et également dans le monde, grâce à une étude réalisée par Capgemini sur ce sujet). Il y aura ensuite des ateliers pour creuser des thèmes particuliers : outils et méthodes, les lieux des labs, les talents et compétences nécessaires, etc. Enfin, on terminera par une plénière qui restituera les résultats des ateliers. Il y aura aussi une session de « Labs speed meetings » pour que les acteurs des labs et leurs partenaires se rencontrent.

Dans les allées de l'IEA 2014

Dans les allées de l’IEA 2014

A l’occasion de cet événement, le DIL va présenter les résultats d’une étude que vous menez depuis de longs mois sur les nouvelles formes d’innovation ouverte (dont les labs d’innovation font partie). Peux-tu nous présenter les principaux enseignements de cette étude ?

Je dirai que l’open innovation commence à s’organiser dans les entreprises. Alors qu’auparavant ces démarches donnaient lieu à des initiatives très foisonnantes et assez dispersées, actuellement, l’open innovation d’une certaine manière se professionnalise. Les labs sont justement l’illustration d’une open innovation davantage organisée. Les lieux sont conçus spécifiquement pour favoriser la collaboration et la créativité, ils accueillent des équipements spécifiques, on y expérimente des méthodes et des outils avancés, le management dans ces labs est lui-même innovant, on y est attentif à la création de valeur que ces dispositifs génèrent…

Selon toi, comment évoluent les laboratoires d’innovation d’entreprise dans le contexte de la transformation digitale de ces dernières ? Jouent-ils un rôle de plus en plus important dans ce contexte ?

Oui, c’est certain. D’une part, les labs contribuent à cette transformation digitale car ils s’appuient beaucoup sur le digital, utilisent des plateformes virtuelles pour aider à la co-création, à la co-conception… Un domaine en fort développement sera sans conteste celui de la réalité virtuelle et de la 3D. Ces technologies qui peuvent servir à faire du prototypage, de la simulation de situations et comportements seront sans nul doute au cœur d’une nouvelle génération de labs d’innovation et fablabs, plus avancés et plus connectés. De par leur effet d’exemplarité et d’entrainement, ces labs high tech contribueront bien évidemment à la transformation digitale des composantes plus traditionnelles des organisations.

J’ai l’impression que les labs d’innovation d’entreprise peuvent prendre de nombreuses configurations. Pourrais-tu dresser une typologie des différents types de labs d’innovation ? ou nous indiquer des tendances ?

Dans le cadre de l’étude, on a fait un mapping des labs. Derrière le mot « lab » on peut mettre beaucoup de choses : un fablab interne, un incubateur, une plateforme de co-design, un plateau de créativité… On peut aussi les classer suivant les objectifs qu’ils poursuivent : tantôt servir les objectifs du core business en optimisant l’innovation dans l’entreprise, tantôt explorer de nouveaux domaines et faire de l’innovation de rupture. Il y a aussi des labs davantage tournés vers l’interne, pour par exemple acculturer les employés à l’innovation et développer leur côté entrepreneurial et créatif.

En quoi différent-ils des cellules de R&D ?

La R&D est en amont. Tandis que labs sont plus tournés vers l’innovation et ses débouchés concrets sur les marchés. Ils agissent aussi plus dans un esprit d’open innovation au lieu d’être fermés dans l’entreprise. L’idée clé, c’est qu’ils font de l’innovation tournée vers les usages et les usagers et pas de la recherche technologique pure.

J’imagine que tu dois bien connaître un certain nombre d’entre eux. Quels sont ceux qui t’impressionnent le plus ? Aurais-tu des exemples de labs d’innovation dont tu trouves la démarche et les résultats particulièrement intéressants ?

De manière assez subjective, j’aime bien la démarche du i-Lab d’Air Liquide. Il a un côté polymorphe (fablab, relation start-up, etc.) et me paraît assez mature. En ce sens, il est assez exemplaire.

Il y a aussi des initiatives très intéressantes chez Leroy-Merlin avec leur Techshop, chez Dassault Systèmes avec le 3D User Experience Lab ou encore Alive, le nouvel environnement dédié à l’innovation de Décathlon.

Dans les locaux d'Alive, le Lab d'innovation de Decathlon

Dans les locaux d’Alive, le Lab d’innovation de Decathlon

Les labs d’innovation sont-ils réservés aux grandes entreprises ? Peut-on en créer et en animer dans une PME ou une ETI ?

Pour les ETI, c’est évident ! Thuasne est un bon exemple d’ETI qui vient de créer un lab. Ils devraient d’ailleurs être présents le 17 nov. à l’IEA. Concernant les PME, elles n’ont ni les mêmes besoins ni les mêmes moyens que les ETI ou les grands groupes. Une PME est par exemple plus en contact avec le terrain, dont elle se nourrit pour innover. Elle peut aussi utiliser d’autres solutions, tels que des labs externalisés, par exemple des fablabs indépendants ou des techshops comme Usine io. Il y a aussi des sociétés comme Axandus, qui mettent leurs capacités de prototypage industriel à la disposition des PME et des startups. Il y a aussi des pôles de compétitivité qui créent des labs. Par exemple, le pôle de compétitivité des industries du commerce à Lille a créé le SiLab (Shopping Innovation Lab), pour inventer le commerce du futur. Il y a aussi des universités qui en créent. Des collectivités territoriales également. Bref, tout un écosystème sur lequel les PME peuvent s’appuyer.

Quels conseils donnerais-tu à une entreprise qui voudrait créer un lab d’innovation ?

Le plus important c’est de savoir pourquoi on le crée. Il faut avoir des idées claires sur la stratégie et ne pas simplement céder à une tendance de mode. Manifestement certains labs se sont créés avant tout pour des raisons de communication. Il faut aussi réfléchir aux moyens à mobiliser pour les créer, car il y a une vraie exigence de moyens. On peut cependant mutualiser ces moyens : il faut alors réfléchir avec qui et comment.

Un lab d’innovation doit-il être isolé du reste de l’entreprise ou impliquer tout le monde ?

En fait, les 2 à la fois ! D’une part, il faut une équipe porteuse du lab, avec un leader très impliqué. Le profil de ces managers de labs est très important. Ce sont des profils souvent atypiques de gens qui pratiquent la transversalité. Et qui sont créatifs. D’autre part, il ne faut pas que le lab soit un électron totalement libre. Il doit être autonome mais pas complètement indépendant, sinon il ne profitera pas au reste de l’organisation. Il faut donc créer des passerelles avec le reste des métiers. Les labs peuvent aussi expérimenter de nouvelles façons de manager dans les entreprises, par exemple les démarches agiles dans un esprit startup. Donc, ça peut aussi impacter positivement le reste de l’organisation et contribuer à l’innovation managériale. C’est un objectif à poursuivre.

Comment vois-tu l’évolution de l’IEA dans les années à venir ?

Au-delà d’être un événement ponctuel, il est prévu que l’IEA devienne un outil permanent au service des labs d’innovation. Une plateforme de ressources et d’échanges, d’information, de bonnes pratiques, etc. J’y travaille !

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(1) Eric Seulliet est également co-auteur du livre Fabriquer le futur 2, L’imaginaire au service de l’innovation.

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L’innovation digitale en Pays de la Loire

Bon, je continue à faire le chauvin pour vous parler cette fois-ci d’une initiative que je viens de découvrir : les Plateformes Régionales d’Innovation (PRI), mises en place par le Conseil Régional des Pays de la Loire. Une initiative qui fait la part belle au digital !

J’ai déjà eu l’occasion à plusieurs reprises (notamment dans mon précédent article, mais encore plus dans un billet plus ancien) de vous parler des actions digitales initiées par l’Abbaye de Fontevraud. Or, j’ai découvert récemment que celle-ci venait de lancer le centre iDev : innovation et Design d’expérience de visite. Et en consultant son site web, j’ai découvert que l’iDev était en fait l’une des 22 Plateformes Régionales d’Innovation (PRI) mises en place depuis 2009 par l’Agence régionale d’innovation de la Région Pays de la Loire. Sur le site d’information dédié (Territoires d’innovation), les PRI sont définies comme « des centres de ressources dédiés à l’innovation, ouverts aux entreprises. Leur spécificité repose sur la mutualisation des compétences et des moyens apportés par des acteurs de la formation, de la recherche, du transfert de technologie et des entreprises qui se sont réunis pour favoriser sur leur territoire la diffusion de technologies émergentes (la mise en forme des matériaux avancés, le design, l’emballage, le contrôle non-destructif …) » (source).

Parmi les 22 PRI, on trouve notamment :

  • La Cantine numérique, l’instance nantaise du réseau national des Cantines, ces lieux d’échanges et de coworking autour du digital. La Cantine de Nantes a ouvert en 2011. Elle est portée par l’association Atlantic 2.0, le réseau des professionnels du web et de l’innovation numérique en Pays de la Loire, organisateur notamment du Web2Day, l’un des principaux événements consacré au digital en France.
  • La PRI ATRIUM, dédiée aux objets et solutions communicants (Internet des objets, réseaux de capteurs, réseaux filaires et sans fils…) et située près d’Angers.
  • Proxinnov, dédiée à la robotique, située à La Roche-sur-Yon.
  • Design’in, qui regroupe des professionnels du design et du design de services pour aider les entreprises à innover par le design et l’approche centrée utilisateur.
  • et enfin iDev, dont le but est d’aider non seulement les musées mais également les entreprises et toutes les organisations intéressées pour développer des expériences innovantes de visites et d’expositions, repensées notamment par le digital. Vous pouvez vous faire une idée de ses champs d’intervention dans la vidéo ci-dessous :

 

 

L’Agence régionale d’innovation de la Région Pays de la Loire accompagne également des organismes tels que Clarté, l’association lavaloise dédiée à la réalité virtuelle (Je vous rappelle que Laval est un lieu important de la réalité virtuelle en France et dans le monde avec l’événement Laval Virtual)

Elle organise également des événements, notamment la Journée Régionale de l’innovation, qui se tient à Nantes, ainsi que ses déclinaisons locales, les Journées Territoires Innovation, dont la prochaine, nommée Inov’dia, se déroule le 7 octobre prochain, près de Laval, sur le site étonnant d’Echologia. Au programme de cette journée, on trouve notamment une série d’ateliers dédiés aux tendances numériques dans le patrimoine et le tourisme. Or, cette série d’atelier est justement animée en partie par Clarté et iDev !

Puisque je parle de Laval, j’en profite pour dire qu’Inov’dia est co-organisée par Laval Mayenne Technopole, la dynamique agence départementale d’innovation, qui organise notamment le concours-programme de création d’entreprise Idénergie, et qui a lancé Neoshop, une boutique dédiée aux produits innovants créés par des start-ups !

A ce sujet, je voulais préciser que l’un des projets très intéressant de l’iDev est de créer un showroom de démonstration de dispositifs innovants pouvant intervenir dans les visites et expositions.

Voilà pour ce rapide tour d’horizon d’initiatives plutôt intéressantes, vous ne trouvez pas ?

 

Moleskine & Evernote capturent le meilleur du digital et du papier

Quand un créateur de carnets de notes haut de gamme s’allie avec l’éditeur de l’une des applications de prise de notes les plus utilisées au monde, on pourrait penser qu’il s’agit là de l’alliance de la carpe et du lapin, de l’ancien et du nouveau monde, voire des pires ennemis sur terre. C’est pourtant bien ce que viennent de réaliser Moleskine & Evernote, en proposant il y a quelques semaines Evernote Smart Notebook.

De quoi s’agit-il ? D’un produit hybride, qui allie un carnet de notes, conçu spécialement pour l’occasion par Moleskine, à la nouvelle version de l’application mobile iOS d’Evernote. Le but de cette alliance est de pouvoir numériser les notes manuscrites du carnet en les photographiant avec l’application mobile d’Evernote (fonctionnalité Page Camera) pour les retrouver et les exploiter dans son application de prise de notes. Jusque là, rien de bien révolutionnaire, me direz-vous, on peut faire cela avec n’importe quel autre carnet de notes et appli de photo, voire avec des applications de scanner. A quelques détails près cependant…

Des Smart Stickers ludiques en lieu et place de QR Codes

Tout d’abord, le carnet Moleskine contient des pages à carreaux ou à lignes, dessinées spécialement pour pouvoir être traitées par le logiciel de capture d’images d’Evernote afin de faciliter leur exploitation ultérieure dans l’application.

Des pages à carreaux ou à lignes, dessinées spécialement pour l’application.

Ensuite, et c’est là où ça devient intéressant, le carnet propose des stickers de multiples formes et couleurs, à coller sur les pages avant de les photographier.

Les Smart Stickers : “Make your notebook digital”

Les Smart Stickers : “Make your notebook digital”

Ces stickers correspondent à des tags pré-déclarés dans l’application, de telle sorte que les photos sont ensuite catégorisées automatiquement, classées et retrouvables plus facilement. Un peu comme des QR Codes qui ne diraient pas leur nom. On peut même personnaliser et gérer manuellement la signification des stickers (plus d’explications ici).

Les Smart Stickers permettent de taguer automatiquement les notes digitalisées.

Les Smart Stickers permettent de taguer automatiquement les notes digitalisées.

Je ne sais pas quel avenir aura ce produit et s’il fera des émules, mais je le trouve plutôt malin a priori, assez ludique, et il me paraît même remarquable à plus d’un titre, ce que j’aimerais expliquer maintenant…

La digitalisation du réel est une réserve d’innovations

Tout d’abord, ce produit représente selon moi l’illustration parfaite de l’un des bénéfices clés des appareils mobiles, à savoir leur capacité unique à relier le digital au monde réel. Ça n’est pas nouveau, mais je veux souligner ce trait : via des technologies telles que la géolocalisation, la réalité augmentée, la NFC, les QR codes ou la reconnaissance de caractères… smartphones et tablettes nous permettent d’interagir de manière inédite avec notre environnement. Dans le contexte des activités de productivité (au travail ou à la maison), les bénéfices que l’ont peut tirer de cette “digitalisation du réel” sont immenses. Bien des acteurs ont déjà commencé, mais nous ne sommes encore certainement qu’au début de l’exploitation de ces technologies.

En tous cas, le produit d’Evernote et de Moleskine en est un jalon intéressant. Et terriblement inspirant ! D’autant plus, d’ailleurs, si ses utilisateurs se placent dans le contexte des usages collaboratifs d’Evernote tel que le permet le partage des notes et des documents. Une fois digitalisées et taguées, les notes manuscrites peuvent en effet commencer une nouvelle vie le long de la chaîne collaborative digitale qui saura les exploiter.

Quand je disais que nous ne sommes qu’au début de l’exploitation de ces technologies, Evernote et Moleskine nous en offrent d’ailleurs eux-mêmes l’illustration puisque l’une des évolutions que l’on peut attendre de ce produit est la reconnaissance des caractères manuscrits. L’enjeu qui se cache derrière est de rendre les notes catégorisables, recherchables et exploitables au même titre qu’un texte édité numériquement. Or justement, Evernote a acquis au printemps 2012 l’application iPad de prise de notes Penultimate, dont la technologie pourrait renforcer les efforts d’Evernote en matière de reconnaissance des caractères manuscrits. Evernote inscrit donc son développement dans la mise en œuvre d’innovations qui ont pour but de rendre les réserves d’informations analogiques ou digitales de notre environnement toujours plus exploitables pour notre productivité individuelle ou collaborative.

Le digital, levier de business pour les marques “analogiques”

Autre point qui m’interpelle : ce produit représente pour chacune des deux marques une stratégie de développement tout à fait intéressante, dans la mesure où elle mise justement sur les opportunités qu’offrent les technologies mobiles et ubiquitaires en termes de business. Ces technologies créent effectivement de nouveaux marchés qu’il est vraiment intéressant pour les marques d’étudier et d’attaquer, même pour des marques non digitales comme Moleskine.

Car, comme je le disais au début de ce texte, combien de marques, dans la situation de Moleskine, ne se seraient pas dit que le digital est tout sauf un allié potentiel ? La proposition de valeur de Moleskine ne repose-t-elle pas, en effet, sur une véritable expérience d’usage : celle de la manipulation du carnet avec ses feuilles de papier de qualité et celle de l’écriture manuscrite sur la page ? Une expérience qui est donc essentiellement matérielle, gestuelle, tactile, visuelle, graphique au plein sens du terme, en même temps que sociale (le produit est valorisant à posséder). Dans ce contexte, toute évolution vers le digital pourrait paraître une dénaturation de cette proposition de valeur, et donc se voir vouée à l’échec.

A ce titre, il me semble que la tentative de Moleskine de proposer par ailleurs une application iPad de prise de notes et de dessin (Moleskine Journal iPad App) ne rencontre pas le succès de ses carnets papier. Il faut dire qu’elle se heurte à des pures players qui n’ont pas derrière eux le background de la propositon de valeur initiale de Moleskine et qui proposent une expérience digitale pleinement assumée et souvent novatrice. Disons que sur ce marché, Moleskine court après les innovateurs et les leaders, et se heurte à une concurrence acharnée, que ce soit pour les applications de dessin ou de croquis sur tablettes avec par exemple SketchBook Pro, Adobe Ideas ou Omnisketch, ou pour les applications de prise de notes manuscrites, avec par exemple Paper, Notability, Note Taker HD, GoodNotes, Bamboo Paper, Noteshelf, ou encore, et ça n’est pas le moins cocasse, Penultimate justement, l’application rachetée par Evernote dont je parlais plus haut !

A l’opposé de cette stratégie difficile, celle d’un produit tel qu’Evernote Smart Notebook me paraît beaucoup plus intéressante pour Moleskine, au moins en termes d’image : elle respecte la proposition de valeur initiale de la marque, incarnée par l’objet-carnet, tout en étant pourtant plus inattendue, innovante et disruptive. Elle respecte d’ailleurs tellement bien cette proposition de valeur autour de la beauté et de la qualité de l’objet-carnet, que Moleskine en a profité pour créer à cette occasion une couverture unique à l’effigie d’Evernote !

Le carnet Evernote Smart Notebook

Le carnet Evernote Smart Notebook

Pour autant, le produit hybride reste innovant et disruptif, comme je l’ai dit, ce qui place Moleskine dans une posture avant-gardiste, en filiation avec les figures tutélaires de la création dont la marque se réclame : Van Gogh, Picasso, Hemingway…

Une expérience inédite à la jonction du digital et de l’analogique

Finalement, j’ai l’impression que cette stratégie a d’assez bonnes chances de séduire conjointement le public cible des deux marques, Evernote et Moleskine, qu’on imagine au demeurant assez semblable en termes de segmentation. Evernote a d’ailleurs communiqué lors du lancement du produit, sur le fait que 60% des propriétaires de carnets Moleskine utilisaient également des outils numériques de prise de notes. Car si j’ai parlé de Moleskine, la question de l’intérêt d’Evernote dans cette démarche se pose aussi. La réponse se trouve dans l’une des pages de son site :

“In Moleskine, we saw more than inspiration, we saw an opportunity to do something amazing together that fully embodied our Experience First thinking. Moleskine is the maker of beautifully designed notebooks and accessories that are the go-to choice for creative individuals of all types. While these notebooks are beloved for their quality and style, they suffer from an issue common to all physical notebooks…they’re physical. That’s where Evernote comes in.”

Il s’agit donc pour Evernote de créer également une expérience unique d’usage de ses produits.

Finalement, je ne sais pas comment a été conçu ce produit conjointement. Mais cette association gagnante de deux sociétés si différentes et si proches à la fois me fait penser à l’intérêt qu’ont aujourd’hui les entreprises à aller chercher chez des partenaires l’occasion d’innover et d’avancer, de se positionner sur de nouveaux marchés pour conquérir de nouveaux clients. Qu’il s’agisse de co-innovation, d’open-innovation ou encore de crowd-business, voilà bien là l’une des illustrations du mouvement de social business qui se dessine actuellement sous nos yeux.