Derrière l’écran : Petite exploration du pouvoir photographique… au temps du digital

Sous-la-plume

Je suis tombé sur cette photo voici quelques jours, dans une librairie de la Gare Montparnasse. Elle ornait la jaquette du livre de Marie de Gandt intitulé Sous la plume. Elle m’a interpellé car je suis certain de l’avoir déjà vue. Mais je ne suis pas sûr de savoir où. Il me semble qu’il s’agissait d’un article de Time Magazine, peut-être celui-ci, mais je n’en suis pas certain car la photo ne s’affiche pas sur la page web à l’heure où j’écris ces lignes. Quoi qu’il en soit, cette photo m’a immédiatement inspiré une série de commentaires que voici…

Double obturation

Dans cette photo, ce qui va être photographié est caché par l’appareil qui va le photographier, en l’occurrence un smartphone.

Le photographe photographié (celui qui tient le smartphone à bout de bras, sur la droite de l’image), a évidemment disposé son appareil de telle sorte que ce qu’il veut photographier apparaisse sur son écran. Ainsi, il peut prendre sa photo. Ce faisant, il utilise son smartphone comme appareil de visée. Et dans cette situation, généralement, l’image qui apparaît sur l’écran donne l’impression que l’appareil est transparent puisqu’on voit sur son écran ce qui se trouve derrière lui, alors que l’on sait que l’appareil en lui-même n’est pas transparent (j’ai déjà abordé cette question dans un précédent article).

Or, dans l’image que nous voyons, point d’image sur l’écran du smartphone ! Nous sommes privés de transparence ! Et on a plutôt affaire à une opacité, à un appareil photo qui fait écran au sens où il se superpose à ce qu’il veut photographier.

Difficile, en tant que spectateur extérieur que nous sommes, d’être catégorique sur la raison de cette situation. Mais il me semble qu’elle tient au fait que la photo que nous regardons a été prise juste au moment où le photographe que nous voyons prend lui aussi sa photo : en effet, si l’écran du smartphone est gris, c’est sans doute parce qu’il est en train d’afficher l’animation de l’obturateur qui se joue sur les applications de photo de smartphone pour simuler le fonctionnement d’un obturateur réel d’appareil photo.

Voici donc une photo (celle que nous voyons) d’un smartphone en train d’être utilisé en tant qu’appareil photo, mais sans que l’on puisse voir sur son écran ce qu’il a pris exactement. Et comme si cela ne suffisait pas, par l’effet du hasard ou d’une volonté délibérée du photographe qui a pris la photo que nous regardons (mais peu importe en réalité), il s’avère que l’appareil du photographe photographié, à savoir le smartphone, se trouve justement entre ce qu’il est censé photographier et nous : il se superpose exactement au visage de la personne photographiée. Nous voici donc face à une double obturation…

On peut donc se poser la question : que cherchait à photographier le photographe de cette photo ? Le personnage (doublement) photographié ? Mais son visage est masqué, comme on masque parfois ceux des mineurs ou de certaines personnes qui doivent rester anonymes dans les reportages de presse ! Ne s’agit-il donc pas plutôt d’une photo d’une photo, comme on en voit parfois quand il est difficile de prendre le personnage lui-même sans prendre la cohue de photographes qui gravite autour ? Ou quand on veut explicitement montrer qu’il est entouré d’une cohorte de photographes ?

Selon moi, très certainement les deux… Le personnage (doublement) photographié reste ici évidemment très reconnaissable (on n’a pas cherché à le rendre anonyme en le masquant…). Tellement, qu’on peut se permettre de cacher son visage et de réussir pour autant (voire “à cause de cela” en fait) particulièrement bien la photo ! Ici, la photo est donc particulièrement réussie parce qu’elle cache ce qu’une photo plus banale se serait contentée de montrer. Et ce qui est paradoxal et amusant, c’est que la seule personne que l’on reconnaisse sur cette photo est justement celle dont le visage est caché ! Pour sans doute près de 99% des gens qui regardent cette photo (dont moi), aucun des autres personnages de la photo n’est connu, tant bien même portent-ils force signes ostentatoires d’apparat : écharpe tricolore, uniforme militaire de cérémonie et autre accréditation officielle ! Non, le seul que l’on reconnaisse, c’est celui que l’on ne voit pas ! Il s’agit donc bien malgré tout d’une photo de Nicolas Sarkozy.

Mains tendues

Mais il s’agit aussi, évidemment, d’une photo d’une photo. Une photo qui n’aurait pas été possible avec les appareils sans écran où la visée se fait à l’oeilleton. Elle est en effet éminemment liée aux appareils à visée par écran, que l’on utilise en tendant le bras, comme le fait ici le photographe photographié. Or, jusqu’à récemment, ce que l’on voyait souvent dans les photos d’hommes politiques en campagne, c’était les micros tendus prêt de leur visage. Pour montrer les appareils photos, il fallait adopter un autre point de vue, voire un contre-champ qui délaisse le personnage pour les photographes.

Une scène similaire mais avec un point de vue très différent de celui de l'image de la jaquette de Sous la plume (source).

Une scène similaire mais avec un point de vue très différent de celui de l’image de la jaquette de Sous la plume (source).

Aujourd’hui, ce nouveau geste photographique est devenu la norme, comme en témoigne le comparatif fait par NBC entre les deux clichés ci-dessous :

Comparatif des scènes de foule à l'élection de deux papes consécutifs.

Comparatif des scènes de foule à l’élection de deux papes consécutifs.

Ce qui est étonnant dans la seconde de ces photos par rapport à celle dont je parle depuis le début, c’est qu’ici les smartphones et autres tablettes sont légion, qu’ils sont tous allumés, nous permettant ainsi de voir la scène photographiée ou filmée (c’est la transparence représentée), mais que la scène elle-même nous est cachée, hors champ de la photo, qui est donc ici surtout une photo de multiples photos…

La même chose se reproduit dans le cliché ci-dessous : heureusement qu’une affiche gigantesque nous montre le personnage qui fait l’objet de toutes les attentions car sinon on ne le reconnaîtrait pas sur la photo ! Mais finalement, par rapprochement, on le devine : « tu l’as vu ?” “je sais pas”, “c’est lui ?” “je sais pas, on zoomera dans la photo pour vérifier”…

sdsd

« Tu l’as vu ? » « Je sais pas ». « C’est lui ? » « Je sais pas, on zoomera dans la photo pour vérifier… » (source)

Et que de mains tendues !

Dans la photo de Nicolas Sarkozy aussi, il y a un beau ballet de mains tendues :

  • celle du président lui-même, au centre de l’image, face à nous, dans un geste éminent d’homme politique en campagne : tendre la main pour serrer celles des passants qu’il croise. Un geste de thaumaturgie démocratique. Et ici, c’est presque à qui regarde l’image, donc à nous, qu’il tend la main.
  • celle du militaire, sur la gauche, très proche de nous, qui nous écarte ou nous bouscule presque (mais sans violence dans ce cliché, presque avec indolence même), dans un geste éminent des services d’ordre censés protéger et faire barrière : il s’interpose. Un geste de protection donc, d’organisation de l’espace, de thaumaturgie spatiale.
  • celle du photographe photographié sur la droite, dans ce nouveau geste digital décrit ci-dessus. Un geste de thaumaturgie médiatique digitale. On n’assiste plus à la multiplication des pains mais des images.

Devant les devantures

Une dernière chose enfin m’interpelle dans cette photo : ce sont les enseignes de magasins : “Maison de la presse”, “Tabac”, “Multi Mag Boutique”, “Le cellier gourmand”… Si, comme je l’ai dit au début de cet article, cette photo a bien été publiée par le magazine Time, on imagine l’impact de tels signes sur les lecteurs anglosaxons : voilà qui sonne bien français, et bien province. Là, pas de doute, on est sur le terrain, dans la rue, pas derrière les ors de la République. Ces enseignes résonnent comme celles que l’on voit sur les photos de la série que Raymond Depardon a consacré à la France. Une série où il s’attarde beaucoup sur les boutiques et les enseignes, non pas tant anciennes que terriblement banales des villes et villages…

Une photo de Raymond Depardon dans sa série sur la France.

Une photo de Raymond Depardon dans sa série sur la France.

D’un côté, des enseignes, une scène de rue en province, un président qui marche de face, un smartphone brandi entre le président et nous, pour une photo à la Depardon sans Depardon, et de l’autre, comme par opposition, la photo ci-dessous, avec un autre président, qui marche de profil, Depardon qui le photographie, des micros brandis, un décor champêtre en réalité situé… en plein Paris, dans les jardins de l’Elysée ! Ah, cadrage, quand tu nous tiens…

François Hollande photographié par Raymond Depardon

François Hollande photographié par Raymond Depardon

 

Advertisements

Une réflexion sur “Derrière l’écran : Petite exploration du pouvoir photographique… au temps du digital

  1. Pingback: Miroirs interactifs et digital retail | Paysages numériques...

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s