Reconduction textuelle sur la re-photographie

Il y a peu, j’ai publié un billet sur la reconduction photographique. Il faisait partie d’une série sur l’ubiquité temporelle dans l’image (lire aussi : article 1, sur la vidéo & article 3, sur la réalité augmentée), un concept pour lequel je ne sais pas s’il existe un mot autre que l’expression que j’emploie ici (si oui, merci de me le signaler !). Or, quelques jours plus tard, j’ai découvert un billet intitulé Re-photographie et effet de présent publié 2 ou 3 jours après le mien par Patrick Peccatte sur son blog Déjà Vu, qui appartient au site collectif Culture Visuelle. Je dois dire que la lecture de ce billet m’a ravi au plus haut point. Émanant d’un universitaire, il est évidemment beaucoup plus fouillé et rigoureux que le mien et j’y ai appris beaucoup de choses.

J’ai découvert notamment que ce que j’appelais sagement reconduction photographique s’appelle également re-photographie et que ce concept et cette pratique sont finalement très répandus. Le mot a une entrée sur Wikipedia (avec de nombreux liens). Si vous faites une recherche sur Google Images vous obtenez une multitude de résultats. Il existe également des groupes Flickr Rephotography ou Then and Now.

Comme moi, Patrick Peccatte parle du travail de Sergey Larenkov, Jason Powell et Jo Hedwig Teeuwisse. Il parle également de Claude Demeester.

Au sein de ce corpus, il identifie lui aussi la même typologie de montages (il parle aussi de “mashups”) dans la reconduction. Je le cite : “trois types de montages sont ainsi utilisés à des fins différentes: juxtaposition (Rephotography, Then and Now) pour documenter, fusion (Ghosts, Looking into the Past) et insertion (Past in Present) pour créer un effet esthétique ou émotionnel.” (P. Peccatte)

Ce qui est très intéressant, c’est l’explication par Patrick Peccatte du travail de redocumentarisation qu’il mène dans le cadre du projet PhotosNormandie. C’est ce travail qui le conduit à la réalisation de reconductions photographiques. Dans le cas précis, la redocumentarisation consiste à associer de vieux clichés à un maximum d’autres documents ou éléments, pour qu’ils prennent un maximum de sens. On peut ainsi associer une photo ancienne à une autre photo, aux autres photos prises dans la même série, aux autres photos du même sujet ou du même personnage, à des documents écrits, aux différents tirages de la même photo, etc.

Relier entre eux tous ces documents conduit à “leur reconstruction en tant qu’images non plus isolées mais insérées dans un réseau d’autres documents ou partie de documents” (P. Peccatte). Je trouve cette idée très intéressante : les images sont en fait des documents qui tirent leur sens de leur relation à d’autres documents ou éléments (lieux, personnes, dates…), l’ensemble créant ainsi un réseau de contenus, documents, informations… C’est évidemment là où intervient la reconduction photographique, puisque le lieu où a été effectué le cliché historique est un élément à mettre en relation avec ce dernier : “Quand la localisation d’un cliché ancien est connue avec précision, nous essayons en effet de le mettre en correspondance avec une photo moderne du même lieu” (idem).

Et dans ce travail de recherche des lieux réels, il arrive parfois que des outils numériques se révèlent de vrais alliés. C’est le cas de Google Street View, comme l’explique Patrick Pecatte : “Si nous ne disposons pas d’une photo récente, nous utilisons une capture d’écran de Google Street View lorsque le lieu a pu être identifié à l’aide de cet outil. Au passage, l’utilisation méthodique de Google Street View a permis de retrouver plusieurs localisations auparavant inconnues.” Je trouve cet usage fascinant : Google Street View est l’un des services clés de la documentarisation du monde physique. Et il est mis ici au service de la redocumentarisation de certaines photos historiques.

A la fin de son article, Patrick Peccatte essaie d’interpréter la capacité de ces images à retenir notre attention et susciter notre intérêt (c’est ce qu’il appelle la “prosécogénie” des images) par un effet de présence ou plutôt un effet de présent. De mon côté, j’ai essayé plutôt d’analyser l’effet d’ubiquité temporelle dans l’image. Et ça n’est sans doute pas un hasard si j’ai fini par mettre en relation cet effet d’ubiquité avec la re-photographie et tout un ensemble de pratiques numériques tournant autour de la réalité augmentée. Dans la bibliographie à la fin de l’article de Patrick Peccatte, on trouve cité l’article de Miranda War On Technology, Memory and place, qui lui même cite Lev Manovich, auteur en 2002 d’un article intitulé The poetics of Augmented Space. Re-photographie et réalité augmentée sont l’un et l’autre une manière de redocumentariser, de nouer un réseau de relations sémantiques entre le monde et nos documents, d’augmenter notre perception du monde et des documents. Je crois que je ne suis pas prêt d’en avoir fini avec ce sujet…

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