Quand les images superposent différents moments du temps – Episode 1/3 : des vidéos ubiquitaires.

J’ai découvert récemment la vidéo ci-dessous, de Philip Stockton. Elle m’a tout de suite fasciné.

 

Je trouve fascinant ce film qui superpose sur chaque plan des portions d’images filmées à différents moments. Les différences d’éclairage entre les portions d’une même image, ainsi que l’effet de silhouette provoqué par le découpage des zones, produisent un effet presque surnaturel. Elle fait penser parfois à un collage surréaliste qui serait en mouvement.

Si on analyse la chose, je pense que la vidéo est saisissante parce qu’elle déclenche un double mouvement psychologique à chaque plan :

  • d’une part, on essaie d’identifier les différentes zones de l’image qui correspondent à différents moments, c’est-à-dire à des portions “naturelles” ou “réalistes” d’image,
  • d’autre part, on essaie de suivre, de comprendre ou d’apprécier la scène globale, artificielle, recomposée, dont on cherche l’hypothétique signification, et qui produit en tout cas une impression d’ensemble assez étonnante à chaque fois.

Bref, c’est un film qu’on peut voir et revoir un nombre incalculable de fois, en y découvrant à chaque fois des choses nouvelles ou en ressentant à chaque fois des choses différentes.

Pour l’impression qu’il procure chez moi, ce film me rappelle le clip incroyable de Michel Gondry pour la chanson Come into my world de Kilie Minogue (2001 – oui, ça nous rajeunit pas…) :

 

La technique n’est pas la même (il s’agit ici d’une boucle temporelle) mais le résultat est assez proche : sur un même plan (ici, un panoramique 360°), des images qui correspondent à différents moments se superposent. Ce qui est fascinant chez Gondry c’est la continuité du plan. Le clip est composé d’un seul et unique plan, mais comme la caméra tourne sur elle-même, le décor se répète. Et tout l’art de Gondry consiste alors à jouer sur les personnages et les scènes, qui eux, non seulement se répètent, mais en plus continuent à évoluer et donc se superposent ou se multiplient. L’effet est saisissant…

De tels dispositifs font évidemment penser à la technique de l’incrustation très souvent utilisée dans les trucages de films de fiction. Mais deux choses sont ici différentes :

  1. d’une part, aucune image n’est construite, ou artificielle, ou de synthèse : ce ne sont que des images filmées, certes découpées et recomposées, mais le matériau utilisé n’est constitué que d’images filmées.
  2. et d’autre part, on ne distingue pas un élément particulier qui serait incrusté dans un décor plus global : les différents éléments de l’image (décors et personnages) se mêlent au point qu’on ne distingue aucun élément qui soit explicitement un décor ni aucun élément qui soit explicitement incrusté : tous les éléments sont intimement imbriqués ensemble, et c’est ce qui constitue l’impression étrange et fascinante.

C’est fort bien, me direz-vous, mais pourquoi nous parler de tout cela dans ce blog dédié au digital ? Bon, d’une certaine manière, ce que je viens de dire aurait suffit à justifier que j’en parle dans les rubriques “contenus numériques” et “ça m’intéresse aussi !”. Mais il y a encore une raison supplémentaire, dont je ne me suis pas rendu compte immédiatement, mais qui me paraît désormais évidente : ces deux vidéos ne sont-elles pas, chacune à leur manière, une formidable illustration de l’ubiquité ? Ou plutôt qu’une illustration : la mise en oeuvre dans une vidéo du principe d’ubiquité, l’incarnation ou la réalisation vidéographique de l’ubiquité ?

A moins qu’il ne s’agisse, pour être encore plus précis, de variations sur l’ubiquité ? Car si on définit l’ubiquité comme la capacité à être présent à deux endroits en même temps, la vidéo de Stockton montre plutôt comment deux moments différents peuvent être présents au même endroit, tandit que le clip de Gondry cumule les deux et montre à la fois comment une même personne peut être présente à deux endroits en même temps et comment deux moments différents peuvent être présents au même endroit. Je ne sais pas si vous m’avez suivi, mais ne vous inquiétez pas parce que, en ce qui me concerne, je ne suis même pas sûr d’avoir tout compris au clip de Gondry : il faudrait le regarder en boucle, ce clip qui est lui-même une boucle, jusqu’à en avoir le tournis ! En tout cas, personnellement, je ne sais pas s’il existe un mot pour désigner ces situations d’ubiquités temporelles qui me paraissent borgésiennes ! Si vous le savez, n’hésitez pas à l’indiquer dans les commentaires…

En attendant, puisque le sujet vous intéresse (si vous avez continué à lire c’est qu’il vous intéresse, non ? ;-)) ), j’aimerai évoquer une troisième vidéo qui, par certains aspects, se rapproche de celles dont je viens de parler. Il s’agit du dernier clip de Walk Off the Earth, ce groupe tellement étonnant, adepte des tours de forces musicaux et vidéographiques :

 

Comme les deux précédentes, cette vidéo se joue du temps et de l’image. Que se passe-t-il ici ? Le clip a été tourné en une seule prise, un seul plan, qui enchaîne des séquences qui ne se succèdent pas dans la version finale que l’on regarde. La version finale résulte en effet d’allers et retours dans le plan filmé, où les séquences étaient mélangées par rapport à l’ordre final. Bref, dans la vidéo que l’on regarde l’image ne cesse donc de faire des allers et retours dans le temps de son enregistrement alors même que la bande son se déroule, elle, de manière parfaitement linéaire. Un vrai casse-tête pour les neurones… et un vrai défi à réaliser là encore pour les membres du groupe.

Pour expliquer le tournage, ces derniers ont d’ailleurs diffusé la séquence telle qu’elle a été tournée (à voir sur cette page) : on voit ainsi comment le plan filmé enchaîne différentes séquences du clip final dans le désordre. ça permet de mieux comprendre comment a été construit le clip final. Mais après avoir vu ce “making-off”, on ne regarde plus la version finale avec autant de fascination : la magie n’opère plus de la même manière puisque le secret a été révélé !

Il existe sans doute bien d’autres films ou vidéos qui pourraient se rapprocher de ces trois là, et illustrer à leur manière une autre facette de l’ubiquité. Si vous en connaissez, n’hésitez pas à les signaler via les commentaires.

Dans le prochain billet de cette série, je quitterai l’univers du film pour celui de la photographie, qui propose elle aussi des dispositifs similaires.

Enfin, le troisième et dernier billet de la série sera consacré aux dispositifs de réalité augmentée : l’ubiquité telle qu’on en parle le plus dans ce blog. A bientôt donc !

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5 réflexions sur “Quand les images superposent différents moments du temps – Episode 1/3 : des vidéos ubiquitaires.

  1. Pingback: Quand les images superposent différents moments du temps – Episode 2/3 : des photos ubiquitaires. « Christophe Gazeau

  2. Pingback: Quand les images superposent différents moments du temps – Episode 3/3 : l’ubiquité temporelle dans la réalité augmentée. « Christophe Gazeau

  3. Pingback: Reconduction textuelle sur la re-photographie « Christophe Gazeau

  4. Pingback: Variations sur la superposition des images à l’ère du smartphone | Paysages numériques...

  5. Voici une série d’articles très intéressants sur l’ubiquité dans la photographie, la vidéo et les dispositifs de réalité augmentée. Pour la vidéo, un des modèles du genre est pour moi la vidéo du polonais Zbigniew Rybczynski, elle date de 1982 ! http://vimeo.com/50938091

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